| |
retour
II
...
Cette idée
fondamentale de "vide", traduite en termes d'esthétique par des
moyens variés, ne signifie pas, en termes de philosophie, la
préexistence de quelque chose qui a cessé d'être.
Pour illustrer par comparaison le vide du jardin de Ryoanji, disons
qu'il n'est pas celui de certaines peintures surréalistes de
Dali, de Tanguy ou de Chirico. Chez ces peintres, le vide évoque
un manque, une absence, une attente. Chez Chirico, par exemple, il nous
ramène à l'homme : les objets et le décor vide
qui les entoure impliquent l'absence de l'homme, créant un sentiment
de nostalgie et de solitude. L'espace vierge de Ryoanji, lui, n'éveille
aucune association d'idées de ce genre; l'émotion n'y
a pas sa place. Dans les peintures surréalistes, l'espace s'étend
à l'infini (par les procédés de la perspective)
et rejoint à l'horizon l'espace également infini du ciel.
C'est dans un espace sans fin de cette nature que flottent les formes
de Tanguy, figurées comme distinctes de lui. Nous revenons là
au concept de la forme isolée dans l'espace et, par association,
de l'homme perdu dans l'infini. Cette comparaison peut nous aider à
comprendre la conception de l'espace qui s'exprime dans le "jardin de
pierre", car elle diffère à la fois esthétiquement
et philosophiquement de celle que nous venons de définir.
...
A
Ryoanji, la surface de sable est strictement délimitée
par ses quatre côtés. Ce rectangle limite également
la vision du spectateur : aucun trompe-l'oeil, aucun artifice ne donne
à celui-ci l'illusion d'un au-delà (1)
spatial. En outre, le petit mur de terre qui entoure le jardin sur trois
côtés délimite à son tour l'espace dans le
sens vertical. L'idée que suggère ce jardin n'est pas
une idée d'immensité mais d'espace intérieur.
...
Les
rochers ne sont pas posés sur le sable (comme des formes isolées,
indépendantes, existant par elles-mêmes) mais en partie
enfouis dans le sol. Certains des plus petits sont, en fait, presque
entièrement enterrés, leur surface supérieure apparaissant
seule au niveau du sable. La manière d'enfoncer les rochers dans
le sol est l'objet d'une grande attention dans le jardinage japonais.
L'effet recherché est un peu comparable à celui que produisent
les icebergs, dont la partie visible n'est pas la plus importante. Il
souligne également les rapports entre les rochers et le sable
: les premiers sont moins des formes posées sur une surface que
des masses souterraines apparaissant à cette surface (2).
...
Plutôt
qu'à la peinture surréaliste, le jardin de Ryoanji pourrait
faire songer par sa conception à la sculpture de Giacometti,
dont les personnages filiformes se dressent sur des blocs massifs et
larges. Ces personnages ne sont pas particulièrement remarquables
par eux-mêmes : comme les rochers de Royanji, leur raison d'être
est de donner forme à l'espace qui les entoure, de faire sentir
sa démesure. Pourtant, malgré ces affinités, la
différence est évidente, du point de vue philosophique,
entre les deux conceptions de la forme, de l'espace vide et de leurs
rapports. Le modèle de Giacometti est l'homme, solitaire et perdu
dans le "rien". C'est l'homme de l'existentialisme, jeté dans
le vide, dans un néant différent de lui, extérieur
à lui - le néant du désespoir. Or - répétons-le
- le sunyata bouddhiste n'est pas une absence, un néant
opposé à l'être, une chose extérieure, il
ne signifie pas l'anéantissement de ce qui est. Il coexiste avec
les formes, avec les choses ou les êtres individuels ; là
où il n'y a pas de forme, il n'y a pas de vide : "La forme est vide
et le vide est forme". Ces idées vont de pair avec la conception
bouddhiste de l'objet ou de la forme comme événement,
et non comme chose ou comme substance.
...
Dire
que le jardin de Ryoanji "représente" des îles dans l'océan
ou quoi que ce soit du même ordre, c'est s'en tenir aux formes
et être prisonnier d'elles. D'autre part, dire de façon
plus abstraite que le sable symbolise le vide, c'est ignorer les rochers.
Il s'agit toujours là d'équations dont le jardin lui-même
serait l'inconnue. Considéré comme un problème
à résoudre, comme un puzzle, le jardin ne propose aucune
solution mais au contraire oppose de nouvelles questions à chaque
réponse. Toutes les interprétations sont valables, sur
un certain plan - à condition que nous les tenions toutes pour
incomplètes ou inadéquates, car en matière d'art
les explications n'expliquent jamais rien. Il est probablement futile
et vain de parler, comme on l'a fait ici, de sunyata, de vide,
de vacance - car dès que nous nous mettons à parler du
jardin de Ryoanji, son vrai sens nous échappe, les mots portant
en eux-mêmes leurs limites et freinant la faculté de perception.
En fin de compte, le jardin doit être regardé comme une
oeuvre d'art, et regardé en silence. Tel un sermon silencieux,
il nous pose de nombreuses questions mais n'attend pas que nous y répondions.
Il rappelle la fleur que Bouddha montrait en silence à ses disciples,
non pour éveiller en eux le désir de classification, de
description, d'analyse ou de discussion, mais pour leur inspirer seulement
le sourire compréhensif de la "claire vision".
...
Comme
toute grande oeuvre d'art, le jardin de Ryoanji est peut-être
un "koan visuel". Il s'impose à l'esprit et, s'il peut
être rapproché de quelque chose, c'est de l'esprit lui-même
plutôt que "d'îles dans l'océan". Peu importe dés
lors de quels matériaux il est composé. Ce qui importe,
c'est l'esprit qui interprète ses données essentielles.
Le jardin existe en nous : ce que nous voyons dans cet enclos rectangulaire,
en fin de compte, c'est ce que nous sommes.
Will
Petersen
Source
: "Le Monde du Zen" Anthologie du Bouddhisme Zen
composée et présentée par Nancy Wilson Ross ©
Stock 1963
retour
|
|