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II
L'ATTITUDE MENTALE BOUDDHISTE
(suite)
Pas
de foi aveugle
....Presque
toutes les religions sont basées sur la foi - une foi plutôt
"aveugle", semble-t-il. Mais dans le bouddhisme, l'accent est mis sur
"voir", savoir, comprendre, et non pas sur foi ou croyance. Dans les
textes bouddhiques on rencontre un mot saddhâ (Skt. sraddhâ)
qui est généralement traduit par "foi" ou "croyance".
Mais saddhâ, à vrai dire, n'est pas la foi comme
telle, mais plutôt une sorte de "confiance" née de la conviction.
Dans le bouddhisme populaire et aussi dans l'usage ordinaire qui en
est fait dans les textes, le mot saddhâ contient, on doit
l'admettre, un élément de foi dans le sens où il
signifie dévotion pour le Bouddha, le Dhamma (l'Enseignement)
et le Sangha (l'Ordre).
....Selon
Asanga, le grand philosophe bouddhiste du IVe siècle après J.-C., sraddhâ
comporte trois aspects : 1. conviction entière et ferme qu'une chose
est, 2. joie sereine pour les bonnes qualités, 3. aspiration ou souhait
d'avoir la capacité d'accomplir un objet en vue (21).
....Quoiqu'il en soit, la foi ou la croyance,
telle qu'elle est comprise par les religions en général, n'a que peu
de place dans le bouddhisme (22).
....La
question de croyance se pose quand il n'y a pas vision - vision dans
tous les sens du mot. Du moment que vous voyez, la question de croyance
disparaît. Si je vous dis que j'ai un joyau caché dans
ma main fermée, la question de croyance se pose parce que vous
ne le voyez pas vous-même.
....Mais
si j'ouvre la main et vous montre le joyau, vous le verrez alors vous-même
et il n'est plus question de croire. C'est ainsi qu'il est dit dans
les anciens textes : "Comprendre comme on voit un joyau (ou un myrobolan)
dans la paume."
....Un
disciple du Bouddha appelé Musîla dit à un autre moine : "Ami Savittha,
sans dévotion, foi ou croyance (23),
sans penchant ou inclination, sans ouï-dire ou tradition, sans considérer
les raisons apparentes, sans me complaire dans les spéculations des
opinions, je sais et je vois que la cessation du devenir est Nirvâna
(24)."
....Et
le Bouddha dit : "O bhikkhus, je dis que la destruction des souillures
et des impuretés est l'affaire d'une personne qui sait et qui
voit, et non d'une personne qui ne sait pas et ne voit pas (25)."
....C'est toujours une question de connaissance
et de vision, non de croyance. L'enseignement du Bouddha est qualifié
ehi-passika, vous invitant à "venir voir" et non pas à
venir croire.
....Les expressions employées dans les
textes bouddhistes, indiquant qu'une personne a compris la Vérité, sont
les suivantes :
...."L'oeil de la Vérité
sans poussière et sans tache (dhamma-cakkhu) s'est ouvert"
; "Il a vu la Vérité, il est passé au-delà
du doute, il est sans incertitude " ; "Ainsi avec une sagesse juste,
il voit cela comme cela est" (yathâ Bhûtam) (26).
Faisant allusion à son propre Eveil, le Bouddha s'exprime ainsi
: "L'oeil était né, la connaissance était née,
la sagesse était née, la science était née
(27)."
Il s'agit toujours de voir par la connaissance ou la sagesse (nâna-dassana)
et non de croire par la foi.
....Quand un homme est satisfait de l'enseignement
du Bouddha, il loue le Maître en disant que cet enseignement est "comme
si l'on redressait ce qui a été renversé ou révélait ce qui a été caché,
ou montrait le sentier à un homme égaré, ou apportait une lampe dans
l'obscurité pour que ceux qui ont des yeux puissent voir les choses
qui les entourent".
....Ces expressions indiquent clairement
que le Bouddha a ouvert les yeux des gens et les a invités à voir librement;
il ne leur a pas bandé les yeux en leur commandant de croire.
....Cela fut de plus en plus apprécié en
un temps où l'orthodoxie brahmanique insistait avec intolérance sur
la croyance et sur l'acceptation de sa tradition et de son autorité
comme révélant sans discussion la seule Vérité qu'il n'était pas permis
de mettre en question.
...Un groupe de brahmanes savants et réputés
vint une fois trouver le Bouddha et ils eurent une longue discussion
avec lui. L'un d'eux, un jeune brahmane de seize ans, nommé Kâpathika,
considéré par tous pour son esprit exceptionnellement brillant, posa
cette question au Bouddha (28):
..."Vénérable
Gotama, il y a les anciens textes sacrés des brahmanes transmis de génération
en génération par une tradition orale ininterrompue. En ce qui les concerne,
les brahmanes en sont venus à la conclusion absolue : "Ceci seulement
est la Vérité et toute autre chose est fausse." Maintenant, qu'en dit
le Vénérable Gotama?"
....Le Bouddha demanda : "Parmi les brahmanes,
y a-t-il un seul brahmane qui prétende que, personnellement, il sait
et voit que "Ceci seulement est la Vérité et toute autre chose est fausse"?
... Le jeune homme fut franc et dit : "Non".
... - Alors y a-t-il un seul instructeur
ou un seul instructeur d'instructeurs de brahmanes, en remontant à
la septième génération, ou même un seul de ces
auteurs originaux de ces textes qui prétende qu'il sait et voit
"Ceci seulement est la Vérité et toute autre chose est
fausse"?
....-
Non.
....- Alors, c'est comme une file d'hommes
aveugles, chacun se cramponnant au précédent; le premier ne voit pas,
celui du milieu ne voit pas et le dernier ne voit pas non plus. Ainsi
il semble que l'état de brahmane soit comme celui de cette file d'hommes
aveugles."
....Le Bouddha donna alors au groupe de
brahmanes un avis d'une importance extrême : "Il n'est pas convenable
pour un homme qui soutient (lit. protège) la Vérité, d'en venir à la
conclusion : "Ceci seul est la Vérité et tout le reste est faux."
...
Comme le jeune brahmane lui demandait d'expliquer cette idée de soutenir
(de protéger) la Vérité, le Bouddha dit : " Un homme a une foi. S'il
dit : "Ceci est ma foi", jusque-là il soutient la Vérité. Mais par cela
il ne peut pas s'avancer jusqu'à la conclusion absolue : "Ceci seulement
est la Vérité et toute autre chose est fausse. "Autrement dit, un homme
peut croire ce qu'il veut, et il peut dire "je crois ceci". Jusque-là
il soutient la Vérité. Mais parce que c'est sa croyance ou sa foi, il
ne devrait pas dire que ce qu'il croit est seul la Vérité et que toute
autre chose est fausse." Le Bouddha dit : " Etre attaché à une
chose (à un point de vue) et mépriser d'autres choses (d'autres points
de vue) comme inférieures, cela les sages l'appellent un lien (29)."
Pas
d'attachement même à la Vérité
...
Le Bouddha expliqua une fois à ses disciples (30)
la doctrine de cause à effet et ils dirent qu'ils la voyaient
et la comprenaient clairement. Il dit alors :
... "O bhikkhus, même cette vue qui est
si pure et si claire, si vous y êtes liés, si vous la chérissez,
si vous la gardez comme un trésor, si vous êtes attachés
à elle, alors, vous ne comprenez pas que l'enseignement est semblable
à un radeau qui est fait pour traverser, mais non pour s'y attacher
(31)".
... Ailleurs, le Bouddha explique cette
parabole célèbre dans laquelle son enseignement est comparé
à un radeau qui est fait pour traverser mais non pour le garder
et le porter sur son dos:
...
"O bhikkhus, un homme est en voyage. Il arrive à une grande étendue
d'eau dont la rive de son côté est dangereuse et effrayante,
mais dont l'autre rive est sûre et sans danger. Il n'y a pas de
bac pour gagner l'autre rive, ni de pont pour passer de cette rive à
l'autre. Il pense : "Cette étendue d'eau est vaste et la rive
de ce côté-ci est dangereuse et effrayante; l'autre rive
est sûre et sans danger. Il n'y a pas de bac pour gagner l'autre
rive et il n'y a pas de pont pour passer de cette rive à l'autre.
Il serait bon que je rassemble de l'herbe, du bois, des branches et
des feuilles et que je fasse un radeau et qu'à l'aide de ce radeau,
je passe en sécurité sur l'autre rive, me servant de mes
mains et de mes pieds." Alors cet homme, ô bhikkhus, rassemble
de l'herbe, du bois, des branches et des feuilles et fait un radeau
et à l'aide de ce radeau il passe en sécurité sur
l'autre rive, se servant de ses mains et de ses pieds. Ayant traversé
et ayant gagné l'autre rive, il pense : "Ce radeau m'a été
d'un grand secours. A l'aide de ce radeau je suis passé en sécurité
sur l'autre rive, me servant de mes mains et de mes pieds. Il serait
bon que je porte ce radeau sur ma tête ou sur mon dos partout
où il me plaira d'aller." Que pensez-vous, ô bhikkhus?
En agissant de cette manière, cet homme agirait-il convenablement
en ce qui concerne ce radeau?
...
- Non, Seigneur.
...
- Alors, en agissant de quelle manière agira-t-il convenablement
en ce qui concerne ce radeau? Maintenant, ayant traversé et étant
passé de l'autre côté, cet homme pense : "Ce radeau m'a
été d'un grand secours. A l'aide de ce radeau je suis
passé en sécurité sur l'autre rive, me servant
de mes mains et de mes pieds. Il serait bon que je dépose ce
radeau à terre (sur la rive) ou que je le laisse à flot
et que je m'en aille où il me plaira." Agissant de cette manière,
cet homme agit convenablement en ce qui concerne ce radeau.
... "De même, ô bhikkhus, j'ai
enseigné une doctrine semblable à un radeau - elle est
faite pour traverser et non pour la porter (lit. pour la saisir). Vous,
ô bhikkhus, qui comprenez que l'enseignement est semblable à
un radeau, vous devriez abandonner même les bonnes choses (dhamma),
et combien plus encore les mauvaises (adhamma) (32)."
... Il est bien clair, d'après cette
parabole, que l'enseignement du Bouddha vise à conduire l'homme
à la sécurité, à la paix, au bonheur, à
la compréhension du Nirvâna. Toute la doctrine qu'il
enseigne tend vers ce but. Il n'a pas dit des choses destinées
simplement à la satisfaction de la curiosité intellectuelle.
Il était un instructeur pratique et n'enseignait que ce qui apporterait
à l'homme paix et bonheur.
Spéculations
imaginaires inutiles
...
Le Bouddha
résidait une fois dans la forêt de Simsapâ à
Kosambi (Skt. Kausambi, près d'Allahabad). Il prit quelques feuilles
dans sa main et demanda à ses disciples "Que pensez-vous, ô
bhikkhus? Quelles sont les plus nombreuses? Ces quelques feuilles dans
ma main ou les feuilles qui sont dans la forêt?
...
-
Seigneur, très peu nombreuses sont les feuilles tenues dans la
main du Bienheureux, mais certainement les feuilles dans la forêt de
Simsapâ sont beaucoup plus abondantes.
... -
De même, bhikkhus, de ce que je sais, je ne vous ai dit qu'un peu, ce
que je ne vous ai pas dit est beaucoup plus. Et pourquoi ne vous ai-je
pas dit (ces choses)? Parce que ce n'est pas utile et ne conduit pas
au Nirvâna. C'est pourquoi je ne vous ai pas dit ces (choses)
(33)."
... Pour
nous il est futile, comme quelques érudits tentent vainement
de le faire, d'essayer de spéculer sur ce que savait le Bouddha
et qu'il ne nous a pas dit.
...
Le Bouddha ne s'intéressait pas à la discussion de questions
métaphysiques inutiles, qui sont purement spéculatives
et qui créent des problèmes imaginaires. Il les considérait
comme un "désert d'opinions". Il semble que parmi ses propres
disciples, il y en eut quelques-uns qui n'apprécièrent
pas cette attitude. Car nous avons l'exemple d'un de ses disciples,
Mâlunkyaputta, qui posa au Bouddha dix questions classiques sur
des problèmes métaphysiques et qui réclama des
réponses (34).
... Un jour, Mâlunkyaputta se leva
après sa méditation de l'après-midi, alla trouver
le Bouddha, le salua, s'assit à son côté et dit :
... "Seigneur, quand j'étais seul
en méditation, cette pensée m'est venue Il y a des problèmes
inexpliqués, laissés de côté et rejetés
par le Bienheureux. Ce sont : 1. l'univers est-il éternel ou
2. est-il non éternel, 3. l'univers est-il fini ou 4. est-il
infini, 5. l'âme est-elle la même chose que le corps ou
6. l'âme est-elle une chose et le corps une autre chose, 7. le
Tathâgata existe-t-il. après la mort ou 8. n'existe-t-il
pas après la mort, ou 9. existe-t-il et (à la fois) n'existe-t-il
pas après la mort, ou 10. est-il non-existant et (à la
fois) pas non-existant après la mort? Ces problèmes, le
Bienheureux ne me les explique pas. Cela (cette attitude) ne me plaît
pas, je ne l'apprécie pas. J'irai vers le Bienheureux et je l'interrogerai
à ce propos. S'il ne me l'explique pas, je quitterai alors l'Ordre
et je m'en irai. Si le Bienheureux sait que l'univers est éternel,
qu'il me l'explique donc. Si le Bienheureux sait que l'univers n'est
pas éternel, qu'il le dise. Si le Bienheureux ne sait pas si
l'univers est éternel ou non, etc..., alors pour une personne
qui ne sait pas, il est loyal de dire: "Je ne sais pas, je ne vois
pas."
... La
réponse de Bouddha à Mâlunkyaputta devrait être
bienfaisante pour beaucoup de millions de gens qui, dans le monde, aujourd'hui,
perdent un temps précieux à des questions métaphysiques
de ce genre et troublent inutilement la paix de leur esprit:
... "T'ai-je
jamais dit, Mâlunkyaputta : "Viens, Mâlunkyaputta, mène
la vie sainte sous ma direction, je t'expliquerai ces questions?"
... -
Non, Seigneur.
... -
Alors, Mâlunkyaputta, toi-même, m'as-tu dit : "Seigneur,
je mènerai la vie sainte sous la direction du Bienheureux et
le Bienheureux m'expliquera ces questions?"
... -
Non, Seigneur.
... -
Même maintenant, Mâlunkyaputta, je ne te dis pas : "Viens
et mène la vie sainte sous ma direction, je t'expliquerai ces
questions." Et tu ne me dis pas non plus: "Seigneur, je mènerai
la vie sainte sous la direction du Bienheureux et il m'expliquera ces
questions. "Dans ces conditions, sot que tu es, personne ne rejette
personne
(35).
Parabole
du blessé
...
" Mâlunkyaputta, si quelqu'un dit : " Je ne mènerai pas
la vie sainte sous la direction du Bienheureux tant qu'il n'aura pas
expliqué ces question", il pourra mourir sans que ces questions
reçoivent de réponse du Tathâgata. Tout comme,
Mâlunkyaputta, (suppose que) un homme soit blessé par une
flèche fortement empoisonnée. Ses amis et ses parents
amènent un chirurgien. Et l'homme dit : "Je ne laisserai pas
retirer cette flèche avant de savoir qui m'a blessé :
s'il est un Ksatriya (caste des guerriers) ou un Brâhmana
(caste des prêtres) ou un Vaisya (caste des marchands et
des agriculteurs) ou un Sûdra (basse caste) ; quel est
son nom, quelle est sa famille ; s'il est grand, petit ou de taille
moyenne ; de quel village, ville ou cité il vient ; je ne laisserai
pas retirer cette flèche avant de savoir avec quelle sorte d'arc
on a tiré sur moi ; avant de savoir quelle corde a été
employée sur l'arc ; avant de savoir quelle plume a été
employée sur la flèche; avant de savoir de quelle manière
était faite la pointe de la flèche." Mâlunkyaputta,
cet homme mourrait sans savoir ces choses. De même, Mâlunkyaputta,
si quiconque dit : "Je ne mènerai pas la vie sainte sous la direction
du Bienheureux avant qu'il ne donne une réponse à ces
questions, telles que l'univers est éternel ou il ne l'est pas,
etc... il mourrait avec ces questions laissées sans réponse
par le Tathâgatha."
... "Par conséquent, Mâlunkyaputta, conserve
dans ton esprit ce que j'ai expliqué comme expliqué et ce que je n'ai
pas expliqué comme non-expliqué. Quelles sont les choses que je n'ai
pas expliquées? si cet univers est éternel ou s'il ne l'est pas etc...
(ces dix opinions) je ne les ai pas expliquées. Pourquoi, Mâlunkyaputta,
ne les ai-je pas expliquées? Parce que ce n'est pas utile, que ce n'est
pas fondamentalement lié à la vie sainte et spirituelle, que cela ne
conduit pas à l'aversion, au détachement, à la cessation, à la tranquillité,
à la pénétration profonde, à la réalisation complète, au Nirvâna.
C'est pourquoi je n'en ai pas parlé.
... "Alors Mâlunkyaputta, qu'ai-je expliqué?
J'ai expliqué dukkha, la naissance de dukkha, la cessation
de dukkha et le chemin qui conduit à la cessation de dukkha
(36).
Pourquoi Mâlunkyaputta, ai-je expliqué ces choses? Parce que c'est utile,
que c'est fondamentalement lié à la vie sainte et spirituelle, que cela
conduit à l'aversion, au détachement, à la cessation, à la tranquillité,
à la pénétration profonde, à la réalisation complète, au Nirvâna.
C'est pour cela que je les ai expliquées (37)."
... Nous allons parler maintenant des Quatre
Nobles Vérités que le Bouddha dit avoir expliquées à Mâlunkyaputta.
Lire
la suite de ce texte dans
"L'enseignement du Bouddha, d'après les textes les plus
anciens"
de WALPOLA RAHULA
© Editions du Seuil
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