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CHAPITRE
QUINZE
....Pendant
deux jours, avec John et Sylvia, nous flânons, nous bavardons,
nous nous baladons à moto. Nous visitons notamment une ville
fantôme, construite autour d'une mine abandonnée. Puis
vient l'instant où nos compagnons de route doivent s'en retourner.
Pour la dernière fois, en revenant du canyon, nous descendons
ensemble sur Bozeman, tous les quatre...
....Sylvia,
devant nous, s'est déjà retournée trois fois. Elle
se fait trop de soucis pour nous. Depuis notre arrivée, elle
est restée très silencieuse. Hier, elle m'a lancé
un regard, chargé d'inquiétude, presque de crainte.
....Nous
nous arrêtons dans un bar pour la dernière tournée
de bière, et pour discuter avec John de son itinéraire
de retour. Puis nous échangeons des banalités sur les
bons moments que nous avons passés ensemble. Nous nous promettons
de nous retrouver bientôt - et, tout à coup, cela nous
attriste de parler ainsi, comme si nous n'étions que de vagues
connaissances.
....Dans la rue, au moment du départ,
Sylvia se tourne une dernière fois vers nous, et nous dit, après
un petit moment de silence :
....-
Je suis sûre que tout ira bien pour vous. Il n'y a pas de raison
de s'inquiéter.
....- Mais oui, bien sûr.
....De nouveau, ce regard effrayé.
....John a déjà mis sa machine
en marche. Il attend.
...." Tu as raison, Sylvia. Tout ira
bien.
....Elle se retourne, s'installe sur la
moto.
...." A bientôt! dis-je encore.
....Elle nous jette un dernier regard,
mais qui, cette fois, n'exprime vraiment rien. John démarre.
Un dernier signe de Sylvia, du bout de la main, comme au cinéma,
auquel Chris et moi répondons longuement La moto se perd au milieu
des voitures, venues de tous les États, et je reste un long moment
à la suivre des yeux.
....Chris et moi, nous échangeons
un regard mélancolique. Mais nous ne commentons pas.
....Nous allons nous asseoir dans le parc
de la ville, sur un banc qui porte l'inscription : Réservé
aux vieux citoyens de Bozeman. Puis nous allons déjeuner.
Ensuite, dans une station-service, je fais changer mon pneu arrière
et remplacer le cliquet de la chaîne. La pièce qu'on me
propose s'adapte mal et il faut la retravailler un peu. En attendant,
nous repartons faire un tour, à l'écart de la grand-rue.
Nous découvrons une petite église et nous nous installons
sur la pelouse qui l'entoure. Chris s'allonge sur le gazon et se protège
les yeux avec sa veste.
.... " Fatigué?
.... - Non.
.... Des ondes de chaleur vibrent dans
l'air jusqu'au pied des montagnes, là-bas, vers le nord. Un gros
insecte aux ailes transparentes, fuyant la chaleur, vient se poser sur
un brin d'herbe. Je le regarde replier ses ailes, je me sens de plus
en plus paresseux. Je m'allonge à mon tour, pour essayer de dormir.
Mais un soudain besoin d'agitation s'empare de moi, et je me redresse.
.... - Si on marchait encore un peu?
.... - Où ça? - Allons vers
le collège.
.... - D'accord.
.... Nous marchons à l'ombre des
arbres. Les trottoirs sont lisses, les maisons sont claires. Les rues
de Bozeman font renaître en moi mille souvenirs inattendus. Tant
de fois, il a parcouru ces rues. Il préparait ses cours en marchant,
à la façon des philosophes antiques, et les rues de Bozeman
lui servaient d'académie.
.... On l'avait fait venir ici pour enseigner
la rhétorique. En fait, il donnait des cours de rédaction
technique et quelques heures d'anglais.
.... - Tu te souviens de cette rue, Chris?
.... Chris regarde tout autour de lui.
.... - Oui, on allait là, pour te
chercher en voiture. Tu vois, cette maison, là-bas, avec son
drôle de toit, je m'en souvenais. Celui qui te voyait le premier,
il avait gagné. Puis on s'arrêtait, et tu montais derrière,
et tu ne voulais même pas nous parler.
.... - Parce que je réfléchissais.
.... - C'est ce que maman expliquait.
.... C'est vrai, qu'il réfléchissait.
La charge écrasante de l'enseignement lui était déjà
assez pénible, mais le pire, pour lui, c'est qu'il était
chargé d'enseigner la matière la moins précise,
la moins analytique, de toutes celles qu'on cultive dans le Temple de
la Raison. Pour son esprit méthodique, habitué au travail
de laboratoire, la rhétorique est vraiment décourageante.
C'est une immense mer des Sargasses de logique stagnante.
.... Qu'est-on censé faire, en première
année de rhétorique? Étudier un texte quelconque
en prose, essai ou nouvelle, et démonter les procédés
utilisés par l'auteur pour produire tel ou tel effet. Après
quoi, on demande aux étudiants de rédiger, sur ce modèle,
un essai ou une nouvelle analogue, pour voir s'ils parviennent à
utiliser les mêmes procédés.
.... Il avait fait de son mieux, mais cela
ne rendait pas. Ses étudiants ne lui donnaient que de pâles
et lointaines copies de l'original. Le plus souvent, dans un style de
moins en moins adroit. On aurait dit que toutes les règles qu'il
essayait honnêtement de découvrir avec eux comportaient
tant d'exceptions, de contradictions, de limitations et d'obscurités
qu'il eût été préférable de ne jamais
découvrir la règle.
.... Il y avait toujours un étudiant
pour demander comment appliquer la règle, dans telle circonstance
particulière. Phèdre avait alors le choix : ou il essayait
d'inventer une explication truquée; ou il avait le courage de
ne pas cacher ce qu'il pensait : que la règle était toujours
plaquée, après coup, sur le texte; que jamais elle ne
préexistait à l'élaboration de l'oeuvre. Il était
de plus en plus convaincu que les écrivains travaillaient sans
suivre aucune règle; qu'ils avançaient de phrase en phrase,
guidés par leur instinct; que parfois ils revenaient en arrière
pour juger de l'effet produit, pour opérer ici ou là,
éventuellement, des modifications. Certaines oeuvres semblaient
plus systématiquement préméditées, mais
ce n'était qu'une apparence. Selon l'expression de Gertrude Stein,
il y avait du sirop, mais ça ne coulait pas bien! Alors, comment
faire pour enseigner une technique qui n'existe pas? C'était
un cul-de-sac. Il se contentait donc de prendre le texte, et de le commenter
comme cela venait. Il espérait que les étudiants en tireraient
quelque chose. Mais cela ne le satisfaisait pas.
.... Le voilà devant nous. Je me
crispe, mon estomac se contracte, et nous continuons à avancer.
.... - Tu te rappelles ce bâtiment?
.... - C'est là que tu étais
prof... Qu'est-ce qu'on va y faire?
.... - Je ne sais pas. J'avais envie de
le revoir.
.... Il n'y a pas grand monde autour du
collège. C'est l'époque creuse des cours d'été.
Au-dessus de la façade de brique sombre, de gros pignons de forme
biscornue. Une belle construction, la seule qui paraisse avoir sa place
ici. Un vieil escalier de pierre conduit au portail. Ses marches ont
été creusées par des millions de pas.
.... - Pourquoi on rentre?
.... - Chut! Ne dis rien.
.... Je pousse la grande et lourde porte
d'entrée, je gravis un autre escalier, de bois celui-ci, mais
tout aussi usé, ciré et frotté pendant des dizaines
d'années, et imprégné d'une odeur de cire. Les
marches craquent sous nos pas.
.... Je m'arrête à mi-chemin
et je tends l'oreille. Pas un bruit.
.... Qu'est-ce qu'on fait ici? chuchote
Chris.
.... Je ne réponds pas. J'entends
une voiture qui passe dans la rue.
.... " Je ne veux pas rester. J'ai
peur.
.... - Eh bien, sors, si tu veux.
.... - Viens avec moi.
.... - Tout à l'heure.
.... - Non. Tout de suite.
.... Il me regarde et voit que je suis
décidé à rester.
.... Il a l'air si terrifié que
je suis sur le point de me laisser fléchir. Mais, brusquement,
il change de visage, tourne sur ses talons et dévale l'escalier.
Il sort avant que j 'aie le temps de le suivre.
La lourde porte se referme derrière lui. Je reste seul. Je guette
les bruits... Les bruits de quoi? de qui?... de lui?... Je reste
longtemps à écouter.
.... Les planches du couloir craquent sous
mes pas de manière sinistre - et une pensée également
sinistre me vient : c'est le bruit même de ses pas. Ici, lui
est réel - et moi, je ne suis que son fantôme. Sur
la poignée de la porte d'une salle de cours, je vois sa main
se poser un instant, puis tourner lentement et ouvrir.
.... La salle attend, semblable à
son image, comme si elle l'attendait, lui. Et c'est bien lui
qu'elle attend. Il est là. Il voit par mes yeux. Tout
lui saute au visage, et les souvenirs crépitent.
De chaque côté de la salle, les longs tableaux noirs sont
tout écaillés, comme ils l'étaient autrefois. Il
n'y avait jamais assez de craie, juste quelques morceaux cassés,
dans la petite auge. Derrière les fenêtres, les mêmes
montagnes, immuables, telles qu'il les contemplait, pendant que ses
étudiants rédigeaient leur copie. Il s'asseyait souvent
près du radiateur, un morceau de craie à la main, et regardait
les montagnes, interrompu de temps à autre par un élève.
.... - Pardon, Monsieur, est-ce qu'il faut...?
.... Il se retournait et répondait.
Il se sentait alors parfaitement conforme à lui-même. Ici,
il était à sa place - tel qu'il était, et non tel
qu'il aurait dû - ou pu - être. Dans un lieu d'écoute
privilégié. Il se donnait entièrement. Cette unique
salle, c'étaient des milliers de salles, qui changeaient au rythme
des orages et des chutes de neige, et de l'ombre des nuages sur les
montagnes; qui changeaient d'heure en heure, au rythme des étudiants.
Les cours ne se ressemblaient jamais, et chaque heure nouvelle apportait
son mystère...
.... J'ai perdu le sens du temps. J'entends
soudain un bruit de pas dans le couloir, qui se rapproche et s'arrête
devant la salle. La poignée de la porte tourne, la porte s'ouvre,
une femme passe la tête. Elle a un visage agressif, comme si elle
voulait surprendre quelqu'un ici. Elle doit approcher de la trentaine
et n'est pas bien jolie.
.... - Il me semblait bien que j'avais
vu quelqu'un, dit-elle.
.... Elle a l'air étonnée.
.... Elle s'approche de moi. Elle me dévisage.
Son agressivité se change en stupéfaction.
.... " Mon Dieu! C'est vous?
.... Je ne la reconnais absolument pas.
Rien. Le vide. Elle prononce mon nom. Oui. C'est bien moi.
.... " Vous êtes revenu?
.... - Pour quelques minutes.
.... Elle continue à me dévisager,
au point que cela devient gênant. Elle finit par s'en rendre compte,
et me demande :
.... - Je peux m'asseoir un moment?
.... Sa timidité me donne à
penser qu'elle a dû être de ses étudiants.
.... Elle s'assied au premier rang. Sa
main, qui ne porte pas d'alliance, est agitée de tremblements.
Je suis vraiment un fantôme. C'est elle, maintenant, qui
est gênée.
.... " Vous êtes ici pour quelque
temps?... Enfin, je vous demande ça...
.... - Je suis venu pour quelques jours
chez Bob De Weese. Et après, je compte aller vers la côte
Ouest. J'avais un moment à perdre en ville, et j'ai eu l'idée
d'aller voir si le collège avait changé.
.... - Oh, dit-elle, vous avez bien fait...
‚a a changé... Nous avons tous beaucoup changé depuis
que vous êtes parti...
.... Elle s'interrompt un instant. "
On nous a dit que vous étiez à l'hôpital...
.... - Oui.
.... Un nouveau silence embarrassant. Si
elle ne dit plus rien, c'est parce qu'elle sait pourquoi j'étais
à l'hôpital. Elle hésite, cherche quelque chose
à dire, la situation devient difficile à supporter.
.... - Vous enseignez où? finit-elle
par demander.
.... - Je n'enseigne plus. C'est terminé.
.... - Comment? fait-elle, avec incrédulité.
Elle me regarde avec une totale incompréhension, comme pour s'assurer
qu'elle parle bien à celui qu'elle pense.
....
" Ce n'est pas possible.
.... - Mais si, je vous le dis. Elle hoche
la tête sans y croire.
.... - Pas vous!
.... - Si.
.... - Mais pourquoi?
.... - Tout cela est fini pour moi. Je
m'occupe d'autre chose.
.... Je me demande toujours qui elle peut
bien être - et elle a l'air toujours aussi ahurie.
.... - Mais c'est...
.... Elle n'arrive pas à finir sa
phrase. Elle essaie autrement.
.... " Vous êtes complètement...
.... Elle ne s'en sort pas mieux.
.... Elle allait dire : complètement
fou. J'en suis sûr. Mais, par deux fois, elle s'est rattrapée.
Elle se mord les lèvres et prend un air pincé. J'essaierais
bien de l'aider, mais je ne vois pas quoi lui dire.
Je cherche à lui faire comprendre que je ne la reconnais pas,
mais elle se lève brusquement.
.... " Il faut que je m'en aille.
.... Elle a dû se rendre compte que
je ne savais pas qui elle était. Elle s'avance jusqu'à
la porte, me lance un rapide " Au revoir " sur un ton de politesse
contrainte; la porte se referme et ses pas s'éloignent dans le
couloir, avec un bruit de fuite.
.... La porte extérieure du bâtiment
claque à son tour, et la salle de classe retrouve son calme,
troublé seulement par cette sorte de vibration psychique qu'elle
a laissée derrière elle. L'atmosphère en est complètement
modifiée. Le sillage de cette présence intempestive a
détruit ce que j'étais venu chercher ici.
.... Bon, me dis-je en me relevant, je
suis content d'être revenu ici, mais je n'y remettrai jamais les
pieds. Je préfère m'occuper des motos - et il y en a une
qui m'attend.
.... En me dirigeant vers la sortie, je
ne puis cependant m'empêcher d'ouvrir une autre porte. Et là,
sur le mur, ce que je vois me fait frissonner.
.... C'est un tableau. Je n'en avais aucun
souvenir, mais je sais maintenant que c'est lui qui l'avait acheté,
et qui l'avait accroché là. Je sais que ce n'est pas vraiment
une peinture, mais une reproduction qu'il avait commandée à
New York. De Weese avait critiqué cet achat : pour lui, une reproduction
n'est pas une oeuvre d'art. A l'époque, Phèdre ne comprenait
pas cette attitude. Ce tableau, l'Église des minorités
par Feininger, lui plaisait pour des raisons qui n'ont rien à
voir avec l'art. Il représente une sorte de cathédrale
gothique, composée de lignes géométriques, de plans,
de couleurs, de contrastes, qui évoquaient pour lui l'image qu'il
se faisait du Temple de la Raison. C'est pour cela qu'il l'avait choisi.
Tout me revient en mémoire. C'était son bureau.
Merveille! Voilà la pièce que j'étais venu chercher.
.... Dans cette pièce, une avalanche
de souvenirs me tombe dessus, libérés par le choc que
m'a causé le tableau de Feininger. Il est éclairé
par une petite lucarne, ouverte dans le mur d'en face, qui, je me le
rappelle, lui permettait de regarder la vallée et le massif de
Madison, d'observer la naissance des orages.
.... Et en regardant cette même vallée,
par cette même ouverture... ah! soudain... tout est clair, c'est
là que tout a commencé... La folie. Ici même!
A cet endroit! Cette autre porte ouvre sur le bureau de Sarah. Sarah!
Tout revient! Elle trottinait avec son arrosoir, traversant mon bureau,
pour se rendre dans le sien. Elle lui lançait au passage, sur
le ton chantant et un peu affecté d'une vieille dame retraitée
qui va arroser ses plantes : - J'espère que vous parlez à
vos étudiants de la Qualité. C'est à ce moment
précis que tout s'est déclenché. Le germe de cristal.
Un souvenir puissant me revient. Le laboratoire. La chimie organique.
Il travaillait sur une solution hautement saturée, quand un phénomène
analogue se produisit.
.... Dans une solution hautement saturée,
le point de saturation, c'est le point à partir duquel toute
dissolution devient impossible. Cela arrive quelquefois : plus on augmente
la température de la solution, plus le point de saturation s'élève.
Quand on dissout un produit à haute température, et qu'on
laisse refroidir la solution, il arrive que le corps en question ne
se cristallise pas, parce que les molécules s'y refusent. Il
leur faut un agent extérieur qui déclenchera le processus.
Un germe de cristal, ou un grain de poussière, ou même
simplement un léger coup frappé sur l'éprouvette...
.... Phèdre se préparait
à aller mettre Sa solution à refroidir sous le robinet,
dans l'évier, quand il vit une étoile cristalline
apparaître et se développer soudain, lumineuse, jusqu'à
remplir l'éprouvette. Où il n'y avait qu'un liquide transparent,
il découvrit une masse compacte, Si compacte qu'il pouvait retourner
le récipient sans qu'il en tombe rien.
.... Cette simple phrase : " J'espère
que vous parlez à vos étudiants de la qualité",
avait joué le même r™le dans son esprit. Autour d'elle,
en l'espace de quelques mois, s'était formée une structure
mentale, comme par magie; géante, compacte, complexe, et qui
grandissait si vite qu'on pouvait presque la voir.
Je ne sais pas ce qu'il avait répondu à cette phrase.
Peut-être n'y avait-il même pas répondu. Plusieurs
fois par jour, Sarah au cours de ses petites pérégrinations
passait derrière son fauteuil. Elle s'arrêtait parfois
pour s'excuser de le déranger, ou pour lui raconter les derniers
potins. Il en avait pris l'habitude, cela faisait partie de sa vie,
cela meublait les heures qu'il passait dans ce bureau. Je sais que,
une autre fois, elle lui avait demandé :
.... " Est-ce que vous allez leur
parler vraiment de la Qualité, au cours de ce trimestre?
Il avait levé le nez au-dessus de ses papiers, et lui avait répondu
: " Assurément. " Elle était repartie en trottinant.
Il préparait, à ce moment-là, une nouvelle série
de cours, et cela le plongeait dans l'abattement.
.... Ce qui le déprimait, c'est
que le texte qu'il s'apprêtait à étudier était
l'une des oeuvres les plus pertinentes qu'on ait jamais écrites
sur la rhétorique. Pourtant, il ne l'aimait pas. De plus, les
auteurs en étaient des collègues. Il en avait discuté
avec eux : sur le plan purement logique, il leur donnait raison, mais
leurs analyses ne lui paraissaient pas satisfaisantes.
.... L'ouvrage reposait sur le postulat
que, s'il convient d'enseigner la rhétorique au niveau universitaire,
il faut la considérer comme une branche de la philosophie, et
non comme un art mystique. L'accent y était mis sur la nécessaire
maîtrise des fondements rationnels de la communication. Il fallait
commencer par la logique élémentaire, donc la théorie
de la réponse aux stimuli, et progresser sur cette base pour
comprendre enfin ce que peut être la genèse d'un essai.
Au cours de Sa première année d'enseignement, Phèdre
avait appliqué sans trop de mal ce canevas. Il en percevait les
failles, mais elles ne se situaient pas au niveau de la pédagogie
rationnelle. Elles se situaient au niveau de la rationalité elle-même,
ce vieux fant™me qui le poursuivait en rêve, qui l'obsédait
depuis tant d'années. Il n'avait pas de solution à proposer,
mais il sentait qu'aucun écrivain n'avait jamais appris à
écrire en recourant à de semblables procédés,
méthodiques et chiffrés. C'était pourtant là
tout ce que la rationalité avait à proposer. Toute autre
explication tombait dans l'irrationnel. Or, s'il avait une mission précise
dans ce Temple de la Raison, c'était bien de défendre
la raison, justement.
.... Quelques jours plus tard, Sarah l'aborda
de nouveau.
.... - Je suis si heureuse que vous
ayez inscrit la Qualité à votre programme. Il y
a si peu de gens qui s'en préoccupent, de nos jours.
.... - Moi, je le ferai. Je suis absolument
décidé à traiter ce sujet.
.... - Très bien, fit-elle, et elle
tourna les talons.
Il se replongea dans ses papiers, mais, très vite, il se remit
à penser à l'obsession de la vieille dame. De quoi diable
voulait-elle parler? Bien sûr, il allait parler de la Qualité!
Et qui n'en parlait pas?
Un autre aspect de la rhétorique qui le déprimait, c'était
son côté normatif, qu'on avait officiellement éliminé,
mais qui restait bien vivace. C'était la fameuse loi du : trois
fautes de grammaire = un coup de règle sur les doigts. Une orthographe
correcte, une ponctuation correcte, une Syntaxe correcte
- ou tu seras corrigé. Des centaines de petites règles
mesquines à l'usage de professeurs mesquins. Impossible de retenir
ces vétilles et, en même temps, de se concentrer sur ce
qu'on écrit. Le manuel du savoir-vivre, adapté à
la grammaire, sans aucun souci de gentillesse ni d'humanité,
dans le seul désir de former de petits messieurs bien élevés
et de petites dames également bien élevées. Les
messieurs et les dames se tiennent bien à table et respectent
les règles de la grammaire. Eh quoi! ils appartiennent aux classes
supérieures de la société.
.... Dans le Montana, cela ne se passait
pas tout à fait de cette façon. Les belles manières
vous faisaient passer pour un crétin prétentieux des États
de l'Est. On demandait aux professeurs un minimum de rhétorique
normative, mais, comme tous les autres, Phèdre évitait
scrupuleusement d'aller au-delà des exigences du collège.
Cette notion de Qualité lui trottait dans la tête.
La question de Sarah avait quelque chose d'irritant, d'exaspérant.
Il continuait à y penser, puis regardait par la fenêtre,
puis revenait à ses réflexions. La qualité?
.... Quatre heures plus tard, il était
toujours là, les pieds sur le rebord de la fenêtre, les
yeux perdus dans le ciel obscurci. Le téléphone sonna.
C'était sa femme qui se demandait ce qui lui arrivait. Il lui
promit de rentrer au plus vite, mais il oublia aussit™t sa promesse
- et tout le reste. A trois heures du matin, il s'avoua, épuisé,
qu'il ne savait toujours pas ce qu'était la Qualité. Il
ramassa sa serviette et rentra chez lui.
.... La plupart des gens auraient renoncé
à élucider le problème - ou l'auraient laissé
en suspens. Mais il était si abattu par cette impossibilité
de transmettre les idées auxquelles il croyait qu'il en arrivait
à ne plus se soucier d'autre chose. Quand il s'éveilla
le lendemain matin, il retrouva le même problème, et au
même point. Après trois heures de sommeil, il était
si fatigué qu'il ne se sentait pas la force de faire son cours.
Il n'avait même pas achevé de rédiger ses notes.
.... Il écrivit sur le tableau noir
: " Rédigez un essai de trois cent cinquante mots sur la
question suivante : Qu'est-ce que la Qualité, au niveau de la
pensée et du style? "
.... Il alla s'asseoir à côté
du radiateur, se remit à réfléchir sur le sujet.
A la fin de l'heure, aucun élève n'avait terminé.
Il autorisa les étudiants à emporter leur copie chez eux.
Il ne devait pas les revoir avant deux jours, et ce délai lui
permettrait, à lui aussi, de faire le tour de la question. Le
lendemain, il rencontra certains de ses élèves qui déambulaient
dans les couloirs entre deux cours. Ils lui lancèrent des regards
de crainte et de colère : il se dit qu'ils devaient souffrir
autant que lui.
.... La Qualité... vous savez bien
ce que c'est, et vous ne savez pas ce que c'est. Tout cela est contradictoire.
Il y a des choses qui sont mieux que d'autres... donc, elles ont plus
de qualité. Mais si on essaie de définir cette qualité,
en la dissociant de l'objet qu'elle qualifie, fuit!... tout fout le
camp! Plus rien à définir! Mais si on ne peut pas définir
la qualité, comment sait-on ce qu'elle est? Comment sait-on qu'elle
existe? Et Si personne ne sait ce que c'est, dans la pratique,
elle n'existe pas... Et pourtant, dans la pratique, elle existe. Sur
quel autre critère attribue-t-on les diplômes? Si elle
n'existait pas, pourquoi les gens dépenseraient-ils des millions
pour l'acquérir? Pourquoi jetteraient-ils à la poubelle
ce qui en est dépourvu? Il y a visiblement des choses qui valent
mieux que d'autres. Mais qu'est-ce qui est mieux? Et on tourne en rond,
pris dans un engrenage de pensées, sans trouver de point d'ancrage.
Bon Dieu, la Qualité, qu'est-ce que c'est? Mais qu'est-ce que
c'est donc?
La suite de ce texte dans
"Traité
du Zen et de l'Entretien des Motocyclettes"
de ROBERT M. PIRSIG
© Editions du Seuil
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