| |
retour
PRÉFACE
D'OCTAVE MANNONI
...
Nous sommes quelque peu étonnés, quand nous en prenons
conscience : le livre de Pirsig nous fait penser au Moby Dick de Melville.
Ce rapprochement est justifié, il y a une certaine ressemblance
entre les deux récits et, à la fois, une grande différence
qui, même, les met en opposition.
... La ressemblance, c'est que Pirsig a
l'air de simplement nous raconter une longue randonnée à
travers le continent américain, tout en s'intéressant
aux problèmes techniques que peuvent poser les motocyclettes,
et que, de son côté, Melville nous raconte une longue navigation
dans les mers du Sud pour nous faire un véritable cours sur la
technique de la chasse à la baleine.
... Cependant, ni pour l'un ni pour l'autre,
ces sujets ne sont l'essentiel, et dans les deux cas il s'agit d'autre
chose. Seulement, pas de la même façon.
... L'aventure nautique de Melville a un
sens allégorique, elle nous suggère la passion suicidaire
d'un héros mégaloimaniaque qui a entrepris de vaincre
le Mal, lui-même représenté par un monstre dont
le nom évoque la vulgarité et le Diable. Si le caractère
élitiste de cette aventure ne saute pas aux yeux, c'est que,
cet élitisme, on le respirait partout dans l'air de l'époque;
c'était le siècle de la paranoïa.
... Il n'y a chez Pirsig ni allégorie,
ni paranoïa, ni élitisme.
... Si ce sont les progrès de la
technique, depuis l'époque de la marine à voile jusqu'à
celle des motocyclettes, qui font que l'oeuvre de Melville appartient
au passé, ces progrès ne sont pas là où
nous pourrions être tentés de nous les figurer. En fait,
la paranoïa aujourd'hui (et une paranoïa qui pourrait bien
être aussi suicidaire que celle du capitaine Achab) a trouvé
refuge dans la technologie elle-même. Objectivée, elle
est devenue impersonnelle et ainsi d'autant plus incurable. Elle condamne
l'homme d'aujourd'hui, l'individu, à une existence schizophrénique.
Le progrès infini, l'héroïsme et la vertu qui n'ont
pas de limites, la folie du salut qui projetait nos aspirations au-delà
des bornes du réel, le héros s'en trouve dépouillé,
de même que la mégalomanie de l'homme de guerre (d'un Mac
Arthur, par exemple) cède la place à celle de la Bombe.
C'est elle maintenant, la Bombe, qui court vers un absolu asymptotique
avec toute notre technologie, nous enlevant toute prétention
personnelle autre que celle de nous débrouiller et de sauver
ce que nous pourrons.
... C'est là qu'intervient le Zen.
Ce mot ne figure guère que dans le titre (1) mais se sous-entend
partout dans le récit lui-même. Les complications doctrinales
du Zen sont difficiles à comprendre (ou à exposer) pour
les spécialistes eux-mêmes, et, bien entendu, il n'en est
pas question ici. Mais les aspects purement négatifs de la doctrine
sont plus accessibles aux Occidentaux, et ce sont probablement aussi
les plus importants pour les Orientaux. Le Zen n'admet aucune sorte
de transcendance, pas de paradis, ni perdu, ni promis. Pas de héros
ni de saints, du moins au sens où nous l'entendrions. Il nous
propose seulement, par les moyens d'une formation existentielle, d'atteindre
à une sorte de sagesse dont le principal bienfait est la pacification
de l'esprit. (Peut-être croyons-nous comprendre cet aspect du
Zen parce que dans notre histoire intellectuelle il y a le souvenir
de l'ataraxie. Mais ce n'est pas tout à fait la même chose.)
La promesse du salut de notre âme, depuis tant de siècles,
même par les moyens du détachement et le mépris
des choses de ce monde, nous a plutôt rendus dingues. Or la dinguerie
elle-même a sa place et est prise en compte dans le Zen : la préparation
à la pacification de l'esprit comporte en effet des épreuves,
et en particulier le passage par une crise mentale profonde, que les
spécialistes du Zen comparent à une sorte de schizophrénie
artificielle. Il est bien possible que Ronald Laing ait tiré
de là ses premières conceptions (la métanoïa),
mais il n'y a pas de rapport entre ces conceptions et l'usage beaucoup
plus discret ou modeste que Pirsig a pu en faire. Il ne s'agit pour
le narrateur que de retrouver et de conserver la paix de l'âme,
dans la vie quotidienne, sans paradoxe, sans mystère, comme le
plus banal et le plus terre à terre des souverains biens. Il
a subi l'épreuve initiatique sans l'avoir cherchée: un
passage par la schizophrénie, qui lui a valu un internement dans
une clinique psychiatrique. Ce malheur - ou cette chance - il l'a dû
à des démêlés avec de véritables technocrates
de la philosophie universitaire, à un moment où il avait
encore l'illusion de trouver une solution à ses difficultés,
et même de choisir une carrière, du côté de
cette fausse sagesse. On voit bien que cette aventure n'a aucune ressemblance
avec le combat du capitaine Achab, elle n'a aucun sens symbolique, elle
n'a rien d'allégorique. Les événements qui ont
conduit le narrateur à la schizophrénie et de la schizophrénie
à la paix de l'âme sont donnés pour ce qu'ils sont,
ils n'ont pas un autre sens, on peut les approfondir en les interprétant,
ce qui est bien différent de ce qui se produit dans une allégorie.
Il y a simplement deux récits, qui se soutiennent l'un l'autre,
tous deux également donnés pour vrais et réels
: celui d'abord d'un voyage depuis la région des Grands Lacs
jusqu'au Pacifique, et celui d'un voyage mental depuis une folie ordinaire
et sans grandeur jusqu'à une paix de l'âme, sans grandeur
non plus. La motocyclette, d'autre part, n'est pas un symbole de la
technologie ni de la rationalité, elle en est un exemple, c'est-à-dire
un morceau, un échantillon. Elle permet des exercices qu'on pourrait
appeler d'hygiène mentale, si ces mots n'avaient déjà,
fâcheusement, un sens différent. Ces exercices sont adaptés
au monde d'aujourd'hui, qu'on ne peut évidemment pas fuir, sinon
dans l'illusion. Dans ce livre, c'est l'attitude esthétisante
qui représente discrètement la tentation refusée
de la fuite.
... Le récit cesse au moment où
la pacification est atteinte pour le narrateur et pour son jeune fils,
lequel commençait une crise psychotique. Cela n'a rien du triomphe
ni de la victoire, et les choses nous sont présentées
avec tant de justesse que nous sommes disposés à croire
l'auteur, quand il nous suggère, dans une note extérieure
au récit, qu'il y a des éléments autobiographiques
à l'origine de cette histoire.
... A mes yeux ce livre est extraordinairement
moderne. Cet adjectif ne veut pas dire "à la mode",
évidemment, puisque la mode sert surtout à farder et à
déguiser la réalité. Il nous dérange un
peu de nos habitudes de lecture au début, mais, pour moderne
qu'il soit, il est dans une tradition : après tout, la visée
d' Ulysse était assez modeste, il voulait rentrer chez lui. Les
Cyclopes et les Lestryons, il n'y tenait pas. Ils étaient réservés
à Achab, et à tout le courant de civilisation qui devait
le produire.
OCTAVE
MANNONI, 1978
(1)
Ce titre est une parodie de celui du livre de Herrigel, Zen In the
Art of Archery.
Le texte dans
"Traité du Zen et de l'Entretien des Motocyclettes"
de ROBERT M. PIRSIG
© Editions du Seuil
suite
|
|