GEORGES OUDARD
ET DMITRI NOVIK


" LES CHEVALIERS MENDIANTS "


GEORGES OUDARD
ET DMITRI NOVIK


"LES CHEVALIERS MENDIANTS"

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Alexandre Manstein

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Paris 1928, Librairie Plon
 

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LE DERNIER VOYAGE

ou
"Comment le Grand-Père du Concombre,
le Commandant
Alexandre Manstein remena son torpilleur le Jarky à Bizerte."

(Octobre 1920-janvier 1921)

 

PAGE CINQ

.... Des bateaux et des bateaux avançaient lentement dans le Bosphore cerné de montagnes jaunes et rouges. La plupart des marins russes les connaissaient bien pour avoir monté la garde en face d'elles, alors qu'il s'agissait d'empêcher les navires turcs et les fameux Goeben et Breslau de passer dans la mer Noire.
.... Manstein n'avait pu se retenir alors de sourire en pensant que, par un étrange caprice du sort, ces mêmes montagnes Si longtemps considérées en ennemies, allaient servir de refuge aux émigrés.
.... - C'était vraiment le monde renversé. Sur les deux rives du Bosphore, une foule nombreuse saluait les arrivants. Les hommes agitaient leur fez. Aux fenêtres des villas on secouait, en signe d'amitié, des draps et des tapis. Je n'escomptais guère un pareil accueil de la part de nos pires ennemis. Le traitement assez dur que leur infligeaient les Anglais installés à Constantinople explique sans doute cette attitude. Le peuple vaincu et humilié oubliait ses anciennes rancunes pour ne plus voir en nous que des frères de malheur.
.... Il était midi quand le Cronstadt parut enfin tirant derrière lui le seul Jarky. Qu'avait-il fait des deux chasseurs de sous-marins également dépourvus de machines et du petit yacht à voile de l'École navale qu'il remorquait, au départ de Sébastopol, à la suite du torpilleur? Celui-ci était encore dans un état affreux. Il n'avait plus de vergues, plus d'antenne, plus de chaloupes. Il ressemblait presque à une épave. Et puis - qu'est-ce que cela signifiait? - pas un officier de quart sur la passerelle, pas un seul matelot sur le pont.
.... - Oh! il est vraiment temps que je revienne, avait-il maugréé et que je reprenne tous ces loustics en main.
.... Sans perdre une minute, il avait sauté dans une vedette pour rejoindre le bord. Presque en même temps que lui étaient arrivés les officiers et l'équipage débarquant tranquillement du Cronstadt. Leurs faces réjouies, satisfaites, l'avaient exaspéré. Ils braillaient :
.... - Le Jarky est sauvé, commandant. Il est sauvé !
.... Il avait interrompu les exclamations joyeuses de cette bande d'écervelés coupables à ses yeux d'avoir abandonné leur bâtiment, d'une suite impressionnante de " tas de salauds ", laquelle ne paraissait d'ailleurs n'impressionner personne. L'ingénieur souriait d'un air fin, les enseignes de vaisseau Khovitch et Filaev avaient tout l'air, ma parole, de se moquer de lui; les autres aussi. Quant au vieux maître d'équipage Démiane Loguinovitch Tchmel, son petit oeil rond jubilait tout simplement. Étaient-ils devenus fous? A moins que ce ne fût lui!
.... La comédie aurait pu durer longtemps. Il ne leur laissait pas placer un mot et s'exaspérait de leur silence. A la fin, il consentit à les entendre au lieu de continuer de gueuler dans le vide. Cela valait mieux. Sa colère, tandis qu'ils lui racontaient leur histoire, tomba. Elle tomba vite; elle tomba bien. Après avoir eu envie d'abord de taper dessus, il fallait maintenant qu'il se retînt pour ne pas les embrasser tous.
.... Il écoutait les larmes aux yeux. Ah! ç'avait été un chien de voyage. Dès le départ les choses avaient mal tourné.
.... Il était minuit et la pointe d'Aïa était encore en vue, quand Khovitch avait aperçu, au moment où Filaev venait le relever pour le quart, un grand navire bien éclairé qui s'approchait. Le Cronstadt, lui, ne semblait pas le voir et continuait son chemin sans paraître se douter que la collision était imminente et certaine si aucun des deux ne changeait de route.
.... A bord du torpilleur, c'était l'obscurité complète. L'électricité ne fonctionnait nulle part. Des lanternes tendues de papier de couleur remplaçaient mal, sur la poupe et les bords, les feux réglementaires blanc, rouge, vert.
.... Les jeunes gens inquiets, pressentant seuls le danger que couraient les deux bâtiments, avaient réveillé sur-le-champ les matelots qui, une minute plus tard, étaient tous à leurs postes munis de perches et de haches. Khovitch, pendant ce temps, saisissait le porte-voix et criait de toutes ses forces dans la direction de la passerelle du transport-atelier, invisible au milieu des ténèbres. Le Cronstadt, négligeant ou n'entendant pas ces furieux avertissements, s'entêtait à ne rien faire, tandis que l'inconnu, qui était un navire d'au moins deux mille tonnes, ne changeait pas non plus de direction. Ce nigaud, comprenant enfin que le choc devenait inévitable, tenta une manoeuvre hasardeuse à la dernière minute. Il l'exécuta avec une si remarquable maladresse qu'il se plaça juste sous l'éperon du Cronstadt. On entendit immédiatement dans la nuit un fracas épouvantable. Le bord de l'inconnu cédait, un de ses mâts tomba, toutes ses superstructures s'effondrèrent dans la mer. Ils commençait de couler vivement en s'enfonçant par l'arrière. Les passagers affolés couraient sur le pont. Le Cronstadt avait, lui aussi, perdu la tête. Il reculait, l'idiot! Le capitaine ignorait sans doute que le bâtiment qui a heurté doit continuer d'avancer lentement pour tenter de masquer, en se rapprochant de l'autre, les voies d'eau qu'il a pu ouvrir.
.... - Quelle buse! sifflait Manstein.
.... Le Cronstadt ne se souvenait même plus qu'il avait quatre bateaux à la traîne. Il reculait toujours. Khovitch et Filaev épouvantés voyaient sa gigantesque masse foncer sur le Jarky. Ils craignaient tout ensemble que ses hélices s'engageassent dans les remorques qui furent aussitôt larguées; et de couler avec lui.
.... Les matelots tendaient leurs perches, pour adoucir le coup, qui ne put être évité tout à fait. En quelques secondes, l'antenne de la T. S. F. et la vergue du grand mât s'abattirent, les chaloupes furent brisées et la passerelle. endommagée.
.... Le monstre continuait quand même de s'affaisser sur le torpilleur qui glissait encore en avant. Ces manoeuvres diverses firent que le Jarky se plaça au travers du transport tandis que les bâtiments à sa suite, s'enroulant les uns autour des autres, formaient un pêle-mêle insensé.
.... Cela ne suffisait point au Cronstadt qui poussait tout le monde vers la côte rocheuse et ses fonds dangereux. Le capitaine, absolument fou ou à bout de fatigue, faisait maintenant marcher son bâtiment en avant avec sa barre toujours à gauche.
.... Sans arrêter de se livrer à ces macabres fantaisies, une idée saine lui traversa enfin la cervelle : il alluma son projecteur. On put voir alors dans le faisceau lumineux, comme dans une lanterne magique, le bâtiment qui coulait, l'avant braqué en l'air. La cloche sonnait désespérément à bord ; les passagers croyant qu'on les abandonnait poussaient des hurlements sinistres qui se répandaient sans force dans l'immensité de la mer.
.... On sut alors à qui l'on avait affaire! C'était un paquebot bulgare, le Boris, affecté au service Varna-Sébastopol et qui se précipitait vers la Crimée pour aider à l'évacuation de l'armée Wrangel. Pour l'heure, il s'engouffrait toujours de plus en plus rapidement sans que personne ne lui portât secours.
.... Le Cronstadt, qui paraissait contempler stupide son ouvrage, ne descendait point une chaloupe. L'imbécile ne savait pas probablement s'en servir! Le Jarky avait en les siennes fracassées quelques instants plus tôt, au moment de la collision, et ne pouvait faire un mouvement. Le Boris, qui savait ses minutes comptées, se tourna, prêt à disparaître, du côté de Sébastopol où un radio fut envoyé. Une seconde d'espoir allait soutenir les passagers. Un autre navire venait au large, mais il s'éloigna sans rien voir. Enfin, fonça à toute vapeur un remorqueur français, le Coq, qui, après avoir tenté vainement de tirer le Boris sur un bas-fond, ramassa l'équipage quelques secondes avant que le bâtiment ne sombrât avec les trois cadavres des matelots tués au moment de l'abordage.
.... Le Cronstadt, endolori, se remit alors posément en route. A l'aube, on s'aperçut que le yacht à voile avait disparu.
.... - Ah! mes enfants, s'était écrié Manstein.
.... - Tout cela n'est rien encore. Écoutez la suite, commandant, avaient répliqué les autres.
.... Le lendemain, au milieu de l'après-midi, et en pleine tempête, les deux chasseurs de sous-marins à leur tour s'étaient détachés. La nouvelle transmise au commandant du Cronstadt par Filaev n'avait point entamé sa placidité maintenant connue. Il s'était contenté de répondre au Jarky qu'il ne perdrait pas son temps à courir après ces méchants bateaux sans équipage, et déjà envahis par l'eau. La question ainsi fut tout de suite réglée.
.... Alors, Démiane Loguinovitch s'aperçut le premier qu'une des deux remorques du Jarky venait de casser.
.... - Est-ce que la seconde tiendra? interrogeait anxieux l'ingénieur-mécanicien Bountchak-Kalinsky.
.... - Je l'entends d'ici, le brave homme, souriait Manstein. Épatant devant ses machines; mais pour naviguer...
.... - Vous savez, sur la mer, on ne sait jamais, avait répondu le maître d'équipage. Possible qu'elle casse; possible qu'elle ne casse pas.
.... Elle avait cassé, et le Jarky, une fois détaché, avait commencé de danser sur l'eau comme un bouchon. Il piquait du nez par intervalles, sautait, virevoltait, bondissait d'une vague à l'autre à la façon d'un ballon que se renvoient les enfants.
.... Khovitch avait ramassé le porte-voix et s'essoufflait dans les ténèbres à rappeler le Cronstadt qui, avec une noble indifférence, poursuivait sa route. Il n'avait pas vu la veille un bâtiment de deux mille tonnes venant droit vers lui, pouvait-il remarquer l'absence, derrière sa poupe, d'un pauvre petit torpilleur .
.... - Salaud! gueulaient les matelots patinant sur le pont, une jambe en l'air, et se raccrochant à ce qu'ils trouvaient. Il nous traite comme les chasseurs. Salaud! Salaud!
.... Ces cris rageurs se perdaient dans le vacarme impétueux des vagues qui n'arrêtaient point de bousculer le Jarky. La mer semblait jouer avec sa proie avant de l'avaler.
.... - Ah!
.... Quel soupir! Le Cronstadt revenait. On le voyait tâtonner sur l'eau à la recherche du torpilleur éclairé par une demi-douzaine de bougies.
.... C'était une manoeuvre difficile pour un transport de cette taille, et par un tel temps et la nuit, de parvenir à rejoindre ce gringalet de Jarky. A la surprise générale, il la réussit bien et les remorques, après une heure de labeur périlleux, purent être repassées. Aussi adroit qu'entêté, Démiane Loguinovitch dirigeait le travail et en exécutait l'essentiel.
.... A minuit - décidément Saint Nicolas, patron des marins, ne protégeait plus le Jarky! - les deux remorques cassèrent encore et presque en même temps.
.... Le torpilleur abandonné à lui-même, sans machine, sans direction, roulait au gré des vagues dans le désert de la mer nocturne. Il basculait; elle grondait. l'eau envahissait tout. Les matelots, le ventre collé au pont, ressemblaient à des naufragés sur un radeau. Et la danse ne cessait pas.
.... Cronstadt! Cronstadt! Les yeux fixes l'appelaient sans le voir. Il revint encore. Avec une bonne volonté, dont on ne l'aurait pas cru capable, il recommençait de chercher le Jarky. Cette fois, ce sinistre jeu de cache-cache entre les vagues dura longtemps. Aussitôt que le transport s'approchait du torpilleur, elles rejetaient celui-ci en arrière quand elles ne s'amusaient pas à le précipiter furieusement contre l'éperon du monstre.
.... Une lame plus violente et le petit bateau allait être éventré. Le vent à son tour s'en mêla. Chaque bout, maintenant, que lançait l'incomparable maître d'équipage était renvoyé de côté.
.... Droit à l'avant, imperturbable, Démiane Loguinovitch Tchmel, le plus adroit des marins de la mer Noire, continuait de les jeter. Les vagues l'assaillaient, le faisaient un instant disparaître au regard de tous. Chacun suivait plein d'effroi les exercices d'équilibriste nautique auxquels se livrait, sans qu'un cri n'échappât de ses lèvres, ce courageux vieillard de soixante-dix ans. Enfin, après quatre heures d'essais infructueux à travers la tempête, les remorques passèrent suri le Cronstadt qui, avec une belle vigueur, collaborait au travail en gueulant :
.... - Dépêchez-vous donc! sacrebleu. Dépêchez-vous donc!
.... La journée s'achevait quand les deux remorques à nouveau cassèrent coup sur coup.
.... - Recommençons! dit sans plus le maître d'équipage qui retourna à l'avant, souffleté par l'eau écumeuse.
.... Le Cronstadt ne montra pas la même admirable patience.
.... - Vous commencez de m'embêter sérieusement, vous autres, braillait le commandant dans le porte-voix. Écoutez bien ce que je vais vous dire et faites-en votre profit. Je dispose à peine du charbon nécessaire pour atteindre Constantinople ; je manque de vivres et je transporte trois mille passagers. Je ne les sacrifierai pour vous. Vous entendez! Je vous accorde encore deux heures et pas une minute de plus. Si, au bout de ces deux heures, vous n'avez pas réparé vos remorques, je prends vos gens à mon bord et j'envoie votre bateau au diable. Allez et grouillez-vous ! Autrement vous savez ce qui vous attend.
.... Boutntchak-Kalinsky - il l'avait loyalement avoué depuis à Manstein - avait proposé d'abandonner, à ce moment, le Jarky Le temps continuait de se gâter ; il y avait déjà dans les postes d'équipage dix centimètres d'eau que l'on vidait mal avec une pompe à main ; n'était-ce point folie que de s'acharner, à vouloir sauver le torpilleur? Quelqu'un eut alors l'idée d'ajouter à la remorque la chaîne de l'ancre. Si le câble cédait si souvent, c'était parce qu'il était trop court. A tout prendre, une seule remorque longue et un peu lâche valait mieux que deux tendues comme des cordes de violon.
.... Mais cela demandait du temps. Et le Cronstadt hurlait qu'il ne voulait plus attendre. Il fallut - et ce geste emballait Manstein - tourner le canon du côté de cette brute pour qu'elle s'assagît. On répara donc; et l'on se remit en marche.
.... Une heure plus tard l'unique remorque cassait encore et le torpilleur recommençait d'être le jouet des vagues.
.... Cette fois le Cronstadt parla haut. Il avait envoyé à l'amiral qui se trouvait, avec le général Wrangel, à bord du croiseur Général Kornilov un radio racontant les incidents à sa manière, sûr de ne pas être démenti par le torpilleur dépourvu, pour l'instant, de T. S. F. La réponse du chef de l'escadre fut rapide et nette : " Coulez Jarky après avoir pris équipage, passagers et tous objets de valeur. "
.... - Les bureaux , toujours les bureaux abrutis, grondait Manstein.
.... Lui n'aurait pas obéi. L'ingénieur naturellement avait obéi. Au milieu de la mer démontée, le petit bateau fut amarré et le Cronstadt jeta dans le vide des échelles de cordes.
.... Les femmes, prises de vertiges, poussaient des cris désespérés. Les enfants enlevés dans les bras des matelots se débattaient. On déménagea ensuite les effets, les cartes, les instruments de navigation, le journal de bord, les livres de signaux.
.... Démiane Loguinovitch, indifférent au tapage, n'en continuait pas moins - ah ! le brave type - de réparer la remorque entouré de ses matelots.
.... On se préparait à repartir, quand le maître d'équipage passa le bout au transport. Le Cronstadt daigna la prendre. Le monstre - quelle bonté ! - consentait à tirer encore le torpilleur, étant entendu qu'on ne s'occuperait plus de ce foutriquet s'il se détachait à nouveau.
.... Démiane Loguinovitch était sûr, lui, qu'on l'emmènerait jusqu'à Constantinople. Sur les conseils de l'ancêtre Maxime qui avait servi dans la marine de commerce, ne venait-il pas de jeter à la mer, retenue par une corde, une icône de saint Nicolas. C'est, chacun sait, le dernier moyen de sauver un bâtiment en détresse.
.... Et saint Nicolas qui aime les marins avait sauvé le Jarky. Lui en avait-il assez adressé de prières, le bon vieux, pendant toute la traversée. Pas une minute, il n'avait quitté l'arrière. Pas une minute, il n'avait cessé de guetter le câble et de répéter, le regard fixe, :
.... - Saint Nicolas, ne laissez pas partir le Jarky sur la mer ! Saint Nicolas, protégez le Jarky! Faites cette grande joie à celui qui vous a toujours bien aimé. Saint Nicolas, sauvez le Jarky!

La suite ...

 


Ce texte a été publié dans
" LES CHEVALIERS MENDIANTS"
de GEORGES OUDARD ET DMITRI NOVIK
Paris 1928, Librairie Plon

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Librairie Plon , 1928
Article de Pierre Delannoy, dans le numéro 298 de Géo Décembre 2003 : "Tunisie. Les Russes des Sables"
 
 
 
 
 
 
 
 

Il est à noter que
la plupart des
marins espéraient regagner
la Russie après l'évacuation
de la population.
Malheureusement,
dans les ouvrages historiques
il n'existe presque pas
d'informations
sur ces événements
et ceux qui les suivirent.

Les documents, les témoignages
et les souvenirs de
participants nous aideront
à combler les lacunes
de cette page de l'histoire russe.

Toute contribution
à l'histoire de l'escadre russe
après 1917
et de la colonie russe
installée à Bizerte
à partir de 1920
sera la bienvenue.
Vous pouvez contactez
Nikita Mandryka,
le responsable de ce site,
en lui envoyant un message :
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