GEORGES OUDARD
ET DMITRI NOVIK


" LES CHEVALIERS MENDIANTS "


GEORGES OUDARD
ET DMITRI NOVIK


"LES CHEVALIERS MENDIANTS"

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Alexandre Manstein

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Paris 1928, Librairie Plon
 

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LE DERNIER VOYAGE

ou
"Comment le Grand-Père du Concombre,
le Commandant
Alexandre Manstein remena son torpilleur le Jarky à Bizerte."

(Octobre 1920-janvier 1921)

 

PAGE QUATRE

.... Le 31 octobre, vers le soir, il contemplait le mouvement frénétique du port où entraient quantité de navires venus à toute vitesse de Varna, de Constantinople, de Batoum et même, par un heureux hasard, d'Arkhangel et de Vladivostok, pour secourir l'armée et la population, quand il aperçut soudain le Cronstadt qui se mouvait pesamment sur l'eau. Le monstre, quel soulagement! avait pu détacher ses ancres. Les torpilleurs, alignés près du Jarky, se mettaient maintenant en route, se dirigeant vers la rade extérieure. Le petit bâtiment allait bientôt demeurer seul le long des quais.
.... - C'est vrai, se rappelait Manstein. Je ne pouvais pas me décider à donner l'ordre d'abandonner pour toujours la Russie. Mes yeux s'attachaient désespérément à Sébastopol tout poudré d'or dans le soleil couchant et je répétais monotonement : "Chargez! Chargez!"
.... Les ouvriers des ports et des chantiers grouillaient sur le quai en emportant sous leurs bras des vêtements militaires. "C'est bon pour le peuple, ricanaient-ils. Autant que les bolchevistes n'auront pas."
.... - De la sale graine, en général, tous ces gars-là, se racontait Manstein. Ils ne nous aimaient guère et pourtant ils avaient pitié de nous. Ils aidaient gentiment les matelots à porter les sacs de farine et les blocs d'acier jusque sur le pont du Jarky. Parce que nous allions tous être demain des miséreux, des vagabonds nous leur devenions soudain chers. Ah! comme ils sont demeurés Russes au fond, en dépit de la révolution. Beaucoup nous suppliaient de rester: " Ne partez pas, nous criaient-ils. Ne partez pas. Nous vous défendrons. Vous êtes nos frères. Descendez. Ne partez pas. " Ils ne nous auraient pas défendus ; mais ils le croyaient. C'était touchant et idiot. Enfin, ils s'éloignèrent, l'air navré. La nuit s'avançait ; bientôt les quais déserts se couvrirent d'ombres et tout devint indistinct. De loin en loin, on apercevait dans les ténèbres un retardataire qui courait affolé en criant le nom d'un bateau. Sur la mer triste, passèrent les transports Yalta et Grand-Duc Alexandre qui emmenaient les blessés, puis brusquement le ciel se teignit en rouge au-dessus de la ville.
.... Manstein écarquillait les yeux. Il se rappelait : on aurait dit une effroyable apothéose. C'étaient les stocks de la Croix-Rouge américaine, installés dans un vaste immeuble près de la gare, qui brûlaient. Par les centaines de fenêtres des six étages, d'énormes flammes s'échappaient, d'autres crevaient le toit; des étincelles incandescentes montaient droites parmi les étoiles. Les murs s'effondraient, des femmes, devenues folles, enjambaient les balcons, se précipitaient dans le vide. La lueur de ce furieux incendie couvrait le ciel entier, découpait en ombres chinoises les tanks et les autos démolis hissés sur les wagons de la gare, éclairait tragiquement les rues et les embarcadères parsemés de points noirs. Partout traînaient des armes abandonnées, des mitrailleuses brisées, des valises vides, des chaises, des tables; jusqu'à des armoires et des lits. Chacun était parti de chez soi avec une voiture, une brouette ou bien accompagné d'amis qui l'aidaient à porter ses bagages. Peu à peu, en avançant vers le port, on avait compris que les bateaux ne prendraient pas tout. On avait abandonné un objet, puis un autre. Cela semblait moins pénible de ne pas s'en séparer d'un coup. Le réfugié se transformait ainsi, le long de la route, en émigrant qui n'emporte sur son dos qu'un humble baluchon.
.... Les rues de la ville, illuminées par l'incendie, ressemblaient au plancher d'un intérieur déménagé à la hâte. A travers ce bric-à-brac fracassé, les troupes, venant des faubourgs, s'approchaient le dos croulant sous les sacs. Leurs pas lourds glissaient vers les quais de la baie Nord.
.... Le général Wrangel avait ordonné de laisser au peuple russe tout ce qu'on ne pourrait pas embarquer. Des chevaux, des voitures, des canons, des automobiles étaient abandonnés partout. Certains régiments, au passage, n'en jetaient pas moins leurs fusils et leurs mitrailleuses dans l'eau. Plusieurs batteries furent de même précipitées dans la mer. On entendait les hommes pestant, grognant, monter les échelles des navires sous le ciel toujours rouge.
.... Là-bas, dans la campagne, l'arrière-garde composée d'aspirants continuait de battre en retraite prête à contenir toute pression, même légère, de l'ennemi.
.... - Ainsi s'écoula la dernière nuit! murmura Manstein enfoncé dans ses souvenirs. Et l'aube du 1er novembre se leva.
.... Les grands transports de troupe sortaient à la suite. Ils étaient si chargés de monde qu'on ne pouvait les regarder sans trembler. Au début de l'après-midi, un remorqueur s'approcha du Jarky pour le tirer hors de Sébastopol.
.... C'était à cet instant précis que le commandant avait quitté le bord, en même temps que le lieutenant de vaisseau Youkovsky, après avoir passé le commandement du bâtiment au plus haut en grade, l'ingénieur mécanicien Bountchak-Kalinsky. L'amiral, qui manquait par ailleurs de personnel expérimenté, avait jugé inutile de maintenir ces deux bons officiers sur un torpilleur sans machines qu'on traînerait à la remorque. Manstein avait obéi la mort dans l'âme. Une fois débarqué, il était demeuré un moment debout au bord du quai à regarder les hélices du remorqueur attaquer l'eau dormante du port. Le Jarky s'était bientôt détaché de la terre natale et il l'avait suivi des yeux avec tendresse. On dirigeait lentement le torpilleur le long de la côte, vers la sortie où des dizaines de navires de toutes tailles attendaient l'ordre de se mettre en route. Sur leurs ponts, pareils à des fourmis, se pressaient des milliers de petites figures ternes dont le regard ne se détachait point de la ville. En entendant les cloches des églises de Sébastopol qui lançaient maintenant dans l'air morne un glas funèbre, les émigrants se découvrirent. Il était environ cinq heures de l'après-midi.
.... Manstein, très ému, gagnait son nouveau bord, quand brusquement une sourde rumeur de pas résonna dans son dos. Il se retourna. Une foule énorme de gens débouchait de la perspective de Nakhimov. Un homme très grand et très maigre marchait à leur tête. Il portait l'uniforme noir et rouge du régiment d'assaut dit de Kornilov. C'était le général Wrangel qu'accompagnait jusqu'au port la population de Sébastopol. Les aspirants qui avaient maintenu l'ordre dans la ville se rangèrent pour une dernière prise d'armes sur les quais. D'une voix ferme, le général les remercia de leur service et les félicita de l'héroïsme militaire dont ils avaient fait preuve partout et particulièrement à Novorossisk. Il ajouta :
.... - Messieurs, nous partons pour l'inconnu. Je ne sais absolument rien de ce qui nous attend. Préparez-vous aux pires épreuves, aux plus dures privations en vous rappelant toujours que la délivrance de la Russie est entre nos mains.
.... La prise d'armes terminée, Wrangel se dirigea vers la vedette qui devait le conduire au Général Kornilov. Arrivé presque au bord de l'eau, il se retourna vers le Nord, dans la direction de Moscou, et enleva sa casquette. Il fit alors un grand signe de croix et s'inclina jusqu'à terre pour saluer une dernière fois la patrie qu'on abandonnait. Puis il se recouvrit lentement et, d'un pas décidé, descendit les marches du quai en gardant toujours la main à sa casquette. La foule l'avait suivi, silencieuse. Tout le monde pleurait. Quelques mouchoirs s'agitaient en l'air.
.... Manstein se rappelait encore avoir vu du pont de son nouveau bateau, les aspirants s'embarquer sur le Chersonèse, et le général Stogov le commandant de la place de Sébastopol, partir le dernier de tous en fondant en larmes. Une femme au moment où il posait le pied dans la vedette, s'était jetée sur lui pour le signer. Il était exactement six heures.
.... A sept heures quarante-cinq, les navires déjà en mer reçurent un radio du torpilleur britannique amarré en rade de Sébastopol. Le message annonçait que les premières troupes bolchevistes entraient dans la ville.
.... - Evidemment, on savait bien qu'ils allaient venir, rêvait Manstein, mais d'apprendre ainsi brusquement qu'ils étaient arrivés, ça nous a fait quelque chose. Le 2 novembre, à midi, le contour bleu des montagnes de Crimée perçait encore à l'horizon. Mais vers deux heures la terre n'était plus qu'une légère bande foncée. Et, tout de suite, la Russie n'exista plus que dans nos souvenirs.
.... Jamais la mer ne lui avait paru aussi morne, aussi étrangère, aussi hostile qu'à cette atroce seconde où il s'était senti vraiment un émigré, un sans-patrie, un sans rien le prisonnier lamentable de l'inconnu et de défaite.
.... Au milieu de ce noir désert, une pauvre petite lumière s'était mise à briller. On connaissait enfin la première escale du voyage : Constantinople. Après? Point d'interrogation. Personne n'avait encore répondu au pathétique appel adressé par Wrangel à toutes les nations civilisées du monde. Seule la France, fidèle à l'amitié, promettait sa protection dans les ports. En conséquence de quoi, l'ordre avait été passé aux bâtiments de hisser le pavillon français au mât de misaine, en laissant le pavillon de Saint-André à sa place habituelle sur la poupe.
.... Au cours de cette traversée de la mer Noire, une seule pensée avait obsédé le commandant. Que devenait le Jarky? Le Cronstadt le tirait-il bien? Ne souffrait-il pas trop du mauvais temps? Avait-on remonté les s machines? L'électricité fonctionnait-elle à nouveau? Et le chauffage? Et le gouvernail?
.... Dès le premier jour de son arrivée à Constantinople, il avait obtenu qu'on lui rendît son bâtiment Debout sur la rade de Mode désignée pour recevoir les navires russes, il l'attendait plein d'impatience. Il ne s' étonnait pas que le Cronstadt fût en retard, cet énorme transport de seize mille tonnes faisant à peine six noeuds.
.... Pendant des heures, il le guetta.

La suite ...

 


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" LES CHEVALIERS MENDIANTS"
de GEORGES OUDARD ET DMITRI NOVIK
Paris 1928, Librairie Plon

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Librairie Plon , 1928
Article de Pierre Delannoy, dans le numéro 298 de Géo Décembre 2003 : "Tunisie. Les Russes des Sables"
 
 
 
 
 
 
 
 

Il est à noter que
la plupart des
marins espéraient regagner
la Russie après l'évacuation
de la population.
Malheureusement,
dans les ouvrages historiques
il n'existe presque pas
d'informations
sur ces événements
et ceux qui les suivirent.

Les documents, les témoignages
et les souvenirs de
participants nous aideront
à combler les lacunes
de cette page de l'histoire russe.

Toute contribution
à l'histoire de l'escadre russe
après 1917
et de la colonie russe
installée à Bizerte
à partir de 1920
sera la bienvenue.
Vous pouvez contactez
Nikita Mandryka,
le responsable de ce site,
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