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LE DERNIER VOYAGE
ou
"Comment le Grand-Père du Concombre,
le Commandant
Alexandre Manstein remena son torpilleur le Jarky à
Bizerte."
(Octobre 1920-janvier 1921)
PAGE QUATRE
....
Le
31 octobre, vers le soir, il contemplait le mouvement frénétique
du port où entraient quantité de navires venus à
toute vitesse de Varna, de Constantinople, de Batoum et même,
par un heureux hasard, d'Arkhangel et de Vladivostok, pour secourir
l'armée et la population, quand il aperçut soudain le
Cronstadt qui se mouvait pesamment sur l'eau. Le monstre, quel
soulagement! avait pu détacher ses ancres. Les torpilleurs, alignés
près du Jarky, se mettaient maintenant en route, se dirigeant
vers la rade extérieure. Le petit bâtiment allait bientôt
demeurer seul le long des quais.
....
-
C'est vrai, se rappelait Manstein. Je ne pouvais pas me décider
à donner l'ordre d'abandonner pour toujours la Russie. Mes yeux
s'attachaient désespérément à Sébastopol
tout poudré d'or dans le soleil couchant et je répétais
monotonement : "Chargez! Chargez!"
....
Les
ouvriers des ports et des chantiers grouillaient sur le quai en emportant
sous leurs bras des vêtements militaires. "C'est bon pour le peuple,
ricanaient-ils. Autant que les bolchevistes n'auront pas."
....
-
De la sale graine, en général, tous ces gars-là,
se racontait Manstein. Ils ne nous aimaient guère et pourtant
ils avaient pitié de nous. Ils aidaient gentiment les matelots
à porter les sacs de farine et les blocs d'acier jusque sur le
pont du Jarky. Parce que nous allions tous être demain
des miséreux, des vagabonds nous leur devenions soudain chers.
Ah! comme ils sont demeurés Russes au fond, en dépit de
la révolution. Beaucoup nous suppliaient de rester: " Ne partez
pas, nous criaient-ils. Ne partez pas. Nous vous défendrons.
Vous êtes nos frères. Descendez. Ne partez pas. " Ils ne
nous auraient pas défendus ; mais ils le croyaient. C'était
touchant et idiot. Enfin, ils s'éloignèrent, l'air navré.
La nuit s'avançait ; bientôt les quais déserts se
couvrirent d'ombres et tout devint indistinct. De loin en loin, on apercevait
dans les ténèbres un retardataire qui courait affolé
en criant le nom d'un bateau. Sur la mer triste, passèrent les
transports Yalta et Grand-Duc Alexandre qui emmenaient
les blessés, puis brusquement le ciel se teignit en rouge au-dessus
de la ville.
....
Manstein
écarquillait les yeux. Il se rappelait : on aurait dit une effroyable
apothéose. C'étaient les stocks de la Croix-Rouge américaine,
installés dans un vaste immeuble près de la gare, qui
brûlaient. Par les centaines de fenêtres des six étages,
d'énormes flammes s'échappaient, d'autres crevaient le
toit; des étincelles incandescentes montaient droites parmi les
étoiles. Les murs s'effondraient, des femmes, devenues folles,
enjambaient les balcons, se précipitaient dans le vide. La lueur
de ce furieux incendie couvrait le ciel entier, découpait en
ombres chinoises les tanks et les autos démolis hissés
sur les wagons de la gare, éclairait tragiquement les rues et
les embarcadères parsemés de points noirs. Partout traînaient
des armes abandonnées, des mitrailleuses brisées, des
valises vides, des chaises, des tables; jusqu'à des armoires
et des lits. Chacun était parti de chez soi avec une voiture,
une brouette ou bien accompagné d'amis qui l'aidaient à
porter ses bagages. Peu à peu, en avançant vers le port,
on avait compris que les bateaux ne prendraient pas tout. On avait abandonné
un objet, puis un autre. Cela semblait moins pénible de ne pas
s'en séparer d'un coup. Le réfugié se transformait
ainsi, le long de la route, en émigrant qui n'emporte sur son
dos qu'un humble baluchon.
....
Les
rues de la ville, illuminées par l'incendie, ressemblaient au
plancher d'un intérieur déménagé à
la hâte. A travers ce bric-à-brac fracassé, les
troupes, venant des faubourgs, s'approchaient le dos croulant sous les
sacs. Leurs pas lourds glissaient vers les quais de la baie Nord.
....
Le
général Wrangel avait ordonné de laisser au peuple
russe tout ce qu'on ne pourrait pas embarquer. Des chevaux, des voitures,
des canons, des automobiles étaient abandonnés partout.
Certains régiments, au passage, n'en jetaient pas moins leurs
fusils et leurs mitrailleuses dans l'eau. Plusieurs batteries furent
de même précipitées dans la mer. On entendait les
hommes pestant, grognant, monter les échelles des navires sous
le ciel toujours rouge.
....
Là-bas,
dans la campagne, l'arrière-garde composée d'aspirants
continuait de battre en retraite prête à contenir toute
pression, même légère, de l'ennemi.
....
-
Ainsi s'écoula la dernière nuit! murmura Manstein enfoncé
dans ses souvenirs. Et l'aube du 1er novembre se leva.
....
Les
grands transports de troupe sortaient à la suite. Ils étaient
si chargés de monde qu'on ne pouvait les regarder sans trembler.
Au début de l'après-midi, un remorqueur s'approcha du
Jarky pour le tirer hors de Sébastopol.
....
C'était
à cet instant précis que le commandant avait quitté
le bord, en même temps que le lieutenant de vaisseau Youkovsky,
après avoir passé le commandement du bâtiment au
plus haut en grade, l'ingénieur mécanicien Bountchak-Kalinsky.
L'amiral, qui manquait par ailleurs de personnel expérimenté,
avait jugé inutile de maintenir ces deux bons officiers sur un
torpilleur sans machines qu'on traînerait à la remorque.
Manstein avait obéi la mort dans l'âme. Une fois débarqué,
il était demeuré un moment debout au bord du quai à
regarder les hélices du remorqueur attaquer l'eau dormante du
port. Le Jarky s'était bientôt détaché
de la terre natale et il l'avait suivi des yeux avec tendresse. On dirigeait
lentement le torpilleur le long de la côte, vers la sortie où
des dizaines de navires de toutes tailles attendaient l'ordre de se
mettre en route. Sur leurs ponts, pareils à des fourmis, se pressaient
des milliers de petites figures ternes dont le regard ne se détachait
point de la ville. En entendant les cloches des églises de Sébastopol
qui lançaient maintenant dans l'air morne un glas funèbre,
les émigrants se découvrirent. Il était environ
cinq heures de l'après-midi.
....
Manstein,
très ému, gagnait son nouveau bord, quand brusquement
une sourde rumeur de pas résonna dans son dos. Il se retourna.
Une foule énorme de gens débouchait de la perspective
de Nakhimov. Un homme très grand et très maigre marchait
à leur tête. Il portait l'uniforme noir et rouge du régiment
d'assaut dit de Kornilov. C'était le général Wrangel
qu'accompagnait jusqu'au port la population de Sébastopol. Les
aspirants qui avaient maintenu l'ordre dans la ville se rangèrent
pour une dernière prise d'armes sur les quais. D'une voix ferme,
le général les remercia de leur service et les félicita
de l'héroïsme militaire dont ils avaient fait preuve partout
et particulièrement à Novorossisk. Il ajouta :
....
-
Messieurs, nous partons pour l'inconnu. Je ne sais absolument rien de
ce qui nous attend. Préparez-vous aux pires épreuves,
aux plus dures privations en vous rappelant toujours que la délivrance
de la Russie est entre nos mains.
....
La
prise d'armes terminée, Wrangel se dirigea vers la vedette qui
devait le conduire au Général Kornilov. Arrivé
presque au bord de l'eau, il se retourna vers le Nord, dans la direction
de Moscou, et enleva sa casquette. Il fit alors un grand signe de croix
et s'inclina jusqu'à terre pour saluer une dernière fois
la patrie qu'on abandonnait. Puis il se recouvrit lentement et, d'un
pas décidé, descendit les marches du quai en gardant toujours
la main à sa casquette. La foule l'avait suivi, silencieuse.
Tout le monde pleurait. Quelques mouchoirs s'agitaient en l'air.
....
Manstein
se rappelait encore avoir vu du pont de son nouveau bateau, les aspirants
s'embarquer sur le Chersonèse, et le général
Stogov le commandant de la place de Sébastopol, partir le dernier
de tous en fondant en larmes. Une femme au moment où il posait
le pied dans la vedette, s'était jetée sur lui pour le
signer. Il était exactement six heures.
....
A
sept heures quarante-cinq, les navires déjà en mer reçurent
un radio du torpilleur britannique amarré en rade de Sébastopol.
Le message annonçait que les premières troupes bolchevistes
entraient dans la ville.
....
-
Evidemment, on savait bien qu'ils allaient venir, rêvait Manstein,
mais d'apprendre ainsi brusquement qu'ils étaient arrivés,
ça nous a fait quelque chose. Le 2 novembre, à midi, le
contour bleu des montagnes de Crimée perçait encore à
l'horizon. Mais vers deux heures la terre n'était plus qu'une
légère bande foncée. Et, tout de suite, la Russie
n'exista plus que dans nos souvenirs.
....
Jamais
la mer ne lui avait paru aussi morne, aussi étrangère,
aussi hostile qu'à cette atroce seconde où il s'était
senti vraiment un émigré, un sans-patrie, un sans rien
le prisonnier lamentable de l'inconnu et de défaite.
....
Au
milieu de ce noir désert, une pauvre petite lumière s'était
mise à briller. On connaissait enfin la première escale
du voyage : Constantinople. Après? Point d'interrogation. Personne
n'avait encore répondu au pathétique appel adressé
par Wrangel à toutes les nations civilisées du monde.
Seule la France, fidèle à l'amitié, promettait
sa protection dans les ports. En conséquence de quoi, l'ordre
avait été passé aux bâtiments de hisser le
pavillon français au mât de misaine, en laissant le pavillon
de Saint-André à sa place habituelle sur la poupe.
....
Au
cours de cette traversée de la mer Noire, une seule pensée
avait obsédé le commandant. Que devenait le Jarky?
Le Cronstadt le tirait-il bien? Ne souffrait-il pas trop du mauvais
temps? Avait-on remonté les s machines? L'électricité
fonctionnait-elle à nouveau? Et le chauffage? Et le gouvernail?
....
Dès
le premier jour de son arrivée à Constantinople, il avait
obtenu qu'on lui rendît son bâtiment Debout sur la rade
de Mode désignée pour recevoir les navires russes, il
l'attendait plein d'impatience. Il ne s' étonnait pas que le
Cronstadt fût en retard, cet énorme transport de
seize mille tonnes faisant à peine six noeuds.
....
Pendant
des heures, il le guetta.
La
suite ...
Ce texte a été publié dans
" LES CHEVALIERS MENDIANTS"
de GEORGES OUDARD ET DMITRI NOVIK
Paris 1928, Librairie Plon
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Librairie
Plon , 1928
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