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LE DERNIER VOYAGE
ou
"Comment le Grand-Père du Concombre,
le Commandant
Alexandre Manstein remena son torpilleur le Jarky à
Bizerte."
(Octobre 1920-janvier 1921)
PAGE TROIS
....
Mon
torpilleur a été endommagé pendant la campagne
d'été dans la mer d'Azov? Je le sais bien ! Il a une voie
d'eau? Je le sais bien! Voilà deux mois que j'attends mon tour
de passer dans les bassins. Toutes ses machines sont démontées
et il ne peut plus bouger? Je le sais bien: Mais je m'en moque! Vous
entendez, je m'en moque! Nous partons dans trois jours. En trois jours,
j'ai le temps de ramasser toutes les pièces actuellement éparpillées
dans les usines. Quoi? Mes chauffeurs et mes mécaniciens vont
me claquer dans la main? Mais je le sais bien que le général
Wrangel a autorisé qui voudrait à quitter l'armée
et que ces gaillards-là me lâcheront. Je vous dirai encore que
je m'en moque. S'il le faut, je les remonterai moi-même, mes machines.
En trois jours? Non, je ne suis pas exactement un abruti. J'exécuterai
le travail en route. Oui, en route parce que j'exige que vous me fassiez
remorquer par n'importe qui, mais que vous me fassiez remorquer. Je
suis poli et fichez-moi la paix! Ma voie d'eau? Encore un coup, je m'en
moque, de ma voie d'eau. J'ai des pompes à bord, n'est-ce pas?
Elles ne sont point là pour qu'on les regarde, je suppose, mais
pour qu'on s'en serve. Alors je m'en servirai. Je ne serai pas envahi,
je ne coulerai pas. Je ne vous demande que de me remorquer. Ne vous
occupez point du reste; je m'en charge. Non, je ne suis pas un homme
inouï. Je suis un marin, un vrai, et c'est tout. Un marin ne laisse
pas son navire dans un port qui va être pris par l'ennemi. Le
mien quittera Sébastopol, ça je vous le jure. Il n'y a
personne au monde qui m'empêchera de faire mon devoir.
....
Manstein, tout en monologuant de la sorte, était arrivé
ce jour-là devant le palais de la Tchesmenskaya, où se trouvaient
réunis tous les services de la marine de la mer Noire.
....
On ne le promena pas de bureau en bureau. Il savait ouvrir les portes
lui-même et parler à n'importe qui d'un ton ferme. L'habitude
qu'il avait de regarder les gens dans les yeux l'empêchait de
s'attarder trop à compter les étoiles et les aigles cousus
sur leurs épaulettes, Il vit donc l'amiral et s'en fit écouter.
L'autre, absorbé par mille soucis, consentit à tout pour
se débarrasser au plus vite de ce quidam exalté. Il voulait
être remorqué? Eh! bien, on le remorquerait. Qui? Décidément
ce capitaine de corvette exagérait!
....
- On vous le fera savoir demain, lui cria dans l'oreille un officier
en le poussant dehors.
....
Ouf!
....
Manstein ne s'était pas froissé des façons un peu
cavalières de cet imbécile. On acceptait de le remorquer;
le Jarky ne serait pas livré aux voyous de Moscou! C'était
l'essentiel. Il avait alors mieux respiré et comme avait dû
respirer, cent soixante-dix-neuf ans plus tôt, son illustre aïeul
le capitaine de la garde Manstein en sortant avec sa compagnie du palais
des tsars où il venait de chasser Jean VI et sa séquelle
allemande pour mettre, à sa place sur le trône, Elisabeth
Petrovna, la fille de Pierre le Grand.
....
Quand on a de pareils ancêtres, on ne peut être que monarchiste.
Il l'était, l'avait toujours été, et le serait
jusqu'à la mort. Foin des sots qui pouffaient parce qu'il s'était
si longtemps entêté, en dépit de tout le monde,
à rédiger ordres et rapports au nom du tsar.
....
Il s'était toujours moqué des rieurs qui ne manquaient
point, par intervalles, de s'amuser de lui derrière son dos.
Sa robuste foi, en effet, n'allait pas sans un, peu de. superstition
et de simplicité. Pour rien au monde, par exemple, il n'aurait
pris la mer un lundi, le lundi étant - chacun sait cela! - un
jour néfaste. L'amiral l'ignorait, et il arrivait souvent que
ce cancre l'envoyât patrouiller ou se battre un lundi. Instantanément,
Manstein inventait un accident de machine qui durait exactement jusqu'à
minuit une minute. A partir de mardi O heure, on pouvait faire de lui
ce qu'on voulait jusqu'au dimanche soir. Jamais il n'aurait supposé
qu'on pût sourire d'une croyance aussi saine et qu'on le soupçonnât
d'être, en la circonstance, un tantinet indiscipliné. Car
il savait l'appliquer, lui, la discipline, avec un ton sec, des façons
brusques, autoritaires, qui empêchaient les officiers et les matelots
de l'aimer tout de suite. On se rattrapait plus tard, dès qu'on
le connaissait mieux. Car il était, en dépit de sa brutale
écorce, tout ensemble bon, brave et magnifique. A l'occasion,
il n'oubliait même pas d'être gai, voire assez gaillard.
....
Pour l'heure, il s'épongeait le front, assis au bord du lit.
Il avait aussi chaud que ce jour-là où il était revenu
du palais de la Tchesmenskaya, furieux contre ces ânes mais content
tout de même de l'avoir emporté.
....
Rentré à bord, il n'avait plus perdu son temps. Des corvées
avaient été immédiatement envoyées à
terre avec l'ordre de reprendre aux usines les pièces démontées
des machines. C'était ce qui pressait le plus avec la remise
en état du gouvernail. Après quoi, il avait commandé
au reste de l'équipage de vider, et rapidement, les magasins
d'approvisionnement et les docks du port.
....
- Le Jarky, se racontait-il, ressembla bientôt un bazar.
Des cales au pont, s'empilaient les marchandises les plus diverses :
du pain, des conserves, des peaux, des étoffes, du naphte, de
l'acier. On prenait tout ce qu'on pouvait! Il fallait emporter de quoi
manger et aussi des matières premières d'une vente facile
pour payer en route le charbon, les droits de stationnement, les multiples
dépenses du voyage. Du jour au lendemain, on allait se trouver
sans un centime. Il était évident qu'aussitôt la
Crimée abandonnée, le papier-monnaie imprimé par
le Gouvernement du Sud de la Russie ne vaudrait plus rien. Jamais l'avenir
n'avait paru aussi noir. D'abord on ne savait pas où l'on allait.
....
Le général Wrangel l'avait déclaré dans
son dernier message à l'armée et à la population:
"Le sort des partants est absolument inconnu. Aucune nation étrange
n'a encore consenti à les recevoir. Dans ces conditions, le Gouvernement
du Sud de la Russie se voit dans l'obligation de conseiller à
tous ceux qui ne sont pas directement menacés par les représailles
de l'ennemi de demeurer en Crimée. Il prévient enfin les
réfugiés qu'il ne possède aucun moyen pour les
aider pendant la traversée et après."
....
Chacun avait lu ces lignes peu rassurantes, et l'effroi se lisait sur
tous les visages. Les familles des marins, bien qu'un transport spécial
leur eût été affecté, refusaient d'y embarquer
et s'installaient auprès de leurs proches sur les navires de
guerre. Ainsi, on était certain de ne plus être séparés.
Si les bateaux réussissaient à prendre la mer, on descendrait
ensemble dans le même port. Si les Rouges pénétraient
à Sébastopol avant la fin de l'évacuation - ce.
qui était fort possible - on aurait au moins la consolation de
s'embrasser une dernière fois avant de mourir.
....
Une trentaine de femmes et d'enfants, cramponnés aux pauvres
débris de leurs biens contenus dans des sacs et dans des caisses,
avaient envahi déjà le Jarky. Ils gisaient sur
les couchettes des cabines, sur les hamacs des matelots, ils encombraient
le pont étroit du torpilleur. Toutes ces personnes dolentes gênaient
les mouvements des hommes employés au chargement et qui devaient
exécuter encore ce travail avec une précipitation folle.
....
Les officiers et l'équipage ne mangeaient plus, ne dormaient
plus. Par intervalles, on avalait un peu de thé tiède
en grignotant un morceau de pain; puis, les manches retroussées,
soufflant et suant, on recommençait de hisser les ballots de
peaux, les blocs d'acier.
....
- Oh! les braves gens, soupirait Manstein en évoquant tout cela.
....
Au milieu de cet affairement, étaient arrivés les volontaires
choisis au hasard dans l'armée pour remplacer les mécaniciens
et les chauffeurs qui se préparaient à abandonner le bord.
Le commandant revoyait ces malheureux matelots, qui se figuraient, bien
à tort, que leur qualité de prolétaire leur vaudrait
la clémence des Rouges, s'éloigner en troupe le long des
quais vers les faubourgs; Certains tiraient derrière eux leur
femme et leurs gosses. Ils s'en allaient se cacher dans les montagnes
avec l'espoir de rentrer à Sébastopol aussitôt les
premiers massacres passés. Cependant les nouveaux venus s'installaient
à leurs places. La plupart n'étalent jamais montés
de leur vie sur un navire de guerre. Ils contemplaient, stupides, les
pièces étiquetées enfin rassemblées dans
les salles des machines. Comment s'y prendraient-ils pour remonter toute
cette ferraille?
....
- Ils n'étaient point les seuls qui se posassent la question,
souriait Manstein. Ce que j'ai pu pester encore contre ces satanés
états-majors qui vous envoient des charcutiers sur un torpilleur.
....
Décidément,
le voyage s'annonçait mal ! Quand le commandant apprit le 30
octobre quel était l'incroyable bâtiment qui remorquerait le
Jarky, sa mauvaise impression s'accentua et sa colère
monta. L'amiral avait tout l'air de se moquer de lui! Il avait désigné,
pour tirer le petit torpilleur, le transport-atelier géant Cronstadt
qui était une véritable usine flottante servant à
la fois à la réparation des navires et à la fabrication
des obus, des sabres, des lances, des charrues, des pelles, des fers
à cheval et même des médailles militaires. Il était
impossible d'accoupler ensemble deux navires de tonnage plus différent.
À tout autre moment, une pareille décision aurait pris les allures
d'une assez lourde plaisanterie. On pouvait se demander encore si le
Cronstadt, qui était mouillé depuis des années
dans le port de Sébastopol, parviendrait jamais à lever
ses ancres couvertes d'algues et de rouille. Des bruits inquiétants
circulaient enfin sur le compte de son équipage composé
presque entièrement d'ouvriers. On les disait peu sûrs
et très capables, à la dernière minute, de se mutiner
et de s'opposer au départ.
....
- Nous ne sommes pas encore sortis de Sébastopol, maugréaient
les officiers résignés ou plutôt résolus
à tout.
....
- Et moi je vous dis, avait gueulé Manstein, que l'on partira.
Je ne veux pas leur laisser mon bateau.
La
suite ...
Ce texte a été publié dans
" LES CHEVALIERS MENDIANTS"
de GEORGES OUDARD ET DMITRI NOVIK
Paris 1928, Librairie Plon
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Librairie
Plon , 1928
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