GEORGES OUDARD
ET DMITRI NOVIK


" LES CHEVALIERS MENDIANTS "


GEORGES OUDARD
ET DMITRI NOVIK


"LES CHEVALIERS MENDIANTS"

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Alexandre Manstein

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Paris 1928, Librairie Plon
 

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LE DERNIER VOYAGE

ou
"Comment le Grand-Père du Concombre,
le Commandant
Alexandre Manstein remena son torpilleur le Jarky à Bizerte."

(Octobre 1920-janvier 1921)

 

PAGE TROIS

.... Mon torpilleur a été endommagé pendant la campagne d'été dans la mer d'Azov? Je le sais bien ! Il a une voie d'eau? Je le sais bien! Voilà deux mois que j'attends mon tour de passer dans les bassins. Toutes ses machines sont démontées et il ne peut plus bouger? Je le sais bien: Mais je m'en moque! Vous entendez, je m'en moque! Nous partons dans trois jours. En trois jours, j'ai le temps de ramasser toutes les pièces actuellement éparpillées dans les usines. Quoi? Mes chauffeurs et mes mécaniciens vont me claquer dans la main? Mais je le sais bien que le général Wrangel a autorisé qui voudrait à quitter l'armée et que ces gaillards-là me lâcheront. Je vous dirai encore que je m'en moque. S'il le faut, je les remonterai moi-même, mes machines. En trois jours? Non, je ne suis pas exactement un abruti. J'exécuterai le travail en route. Oui, en route parce que j'exige que vous me fassiez remorquer par n'importe qui, mais que vous me fassiez remorquer. Je suis poli et fichez-moi la paix! Ma voie d'eau? Encore un coup, je m'en moque, de ma voie d'eau. J'ai des pompes à bord, n'est-ce pas? Elles ne sont point là pour qu'on les regarde, je suppose, mais pour qu'on s'en serve. Alors je m'en servirai. Je ne serai pas envahi, je ne coulerai pas. Je ne vous demande que de me remorquer. Ne vous occupez point du reste; je m'en charge. Non, je ne suis pas un homme inouï. Je suis un marin, un vrai, et c'est tout. Un marin ne laisse pas son navire dans un port qui va être pris par l'ennemi. Le mien quittera Sébastopol, ça je vous le jure. Il n'y a personne au monde qui m'empêchera de faire mon devoir.
.... Manstein, tout en monologuant de la sorte, était arrivé ce jour-là devant le palais de la Tchesmenskaya, où se trouvaient réunis tous les services de la marine de la mer Noire.
.... On ne le promena pas de bureau en bureau. Il savait ouvrir les portes lui-même et parler à n'importe qui d'un ton ferme. L'habitude qu'il avait de regarder les gens dans les yeux l'empêchait de s'attarder trop à compter les étoiles et les aigles cousus sur leurs épaulettes, Il vit donc l'amiral et s'en fit écouter. L'autre, absorbé par mille soucis, consentit à tout pour se débarrasser au plus vite de ce quidam exalté. Il voulait être remorqué? Eh! bien, on le remorquerait. Qui? Décidément ce capitaine de corvette exagérait!
.... - On vous le fera savoir demain, lui cria dans l'oreille un officier en le poussant dehors.
.... Ouf!
.... Manstein ne s'était pas froissé des façons un peu cavalières de cet imbécile. On acceptait de le remorquer; le Jarky ne serait pas livré aux voyous de Moscou! C'était l'essentiel. Il avait alors mieux respiré et comme avait dû respirer, cent soixante-dix-neuf ans plus tôt, son illustre aïeul le capitaine de la garde Manstein en sortant avec sa compagnie du palais des tsars où il venait de chasser Jean VI et sa séquelle allemande pour mettre, à sa place sur le trône, Elisabeth Petrovna, la fille de Pierre le Grand.
.... Quand on a de pareils ancêtres, on ne peut être que monarchiste. Il l'était, l'avait toujours été, et le serait jusqu'à la mort. Foin des sots qui pouffaient parce qu'il s'était si longtemps entêté, en dépit de tout le monde, à rédiger ordres et rapports au nom du tsar.
.... Il s'était toujours moqué des rieurs qui ne manquaient point, par intervalles, de s'amuser de lui derrière son dos. Sa robuste foi, en effet, n'allait pas sans un, peu de. superstition et de simplicité. Pour rien au monde, par exemple, il n'aurait pris la mer un lundi, le lundi étant - chacun sait cela! - un jour néfaste. L'amiral l'ignorait, et il arrivait souvent que ce cancre l'envoyât patrouiller ou se battre un lundi. Instantanément, Manstein inventait un accident de machine qui durait exactement jusqu'à minuit une minute. A partir de mardi O heure, on pouvait faire de lui ce qu'on voulait jusqu'au dimanche soir. Jamais il n'aurait supposé qu'on pût sourire d'une croyance aussi saine et qu'on le soupçonnât d'être, en la circonstance, un tantinet indiscipliné. Car il savait l'appliquer, lui, la discipline, avec un ton sec, des façons brusques, autoritaires, qui empêchaient les officiers et les matelots de l'aimer tout de suite. On se rattrapait plus tard, dès qu'on le connaissait mieux. Car il était, en dépit de sa brutale écorce, tout ensemble bon, brave et magnifique. A l'occasion, il n'oubliait même pas d'être gai, voire assez gaillard.
.... Pour l'heure, il s'épongeait le front, assis au bord du lit. Il avait aussi chaud que ce jour-là où il était revenu du palais de la Tchesmenskaya, furieux contre ces ânes mais content tout de même de l'avoir emporté.
.... Rentré à bord, il n'avait plus perdu son temps. Des corvées avaient été immédiatement envoyées à terre avec l'ordre de reprendre aux usines les pièces démontées des machines. C'était ce qui pressait le plus avec la remise en état du gouvernail. Après quoi, il avait commandé au reste de l'équipage de vider, et rapidement, les magasins d'approvisionnement et les docks du port.
.... - Le Jarky, se racontait-il, ressembla bientôt un bazar. Des cales au pont, s'empilaient les marchandises les plus diverses : du pain, des conserves, des peaux, des étoffes, du naphte, de l'acier. On prenait tout ce qu'on pouvait! Il fallait emporter de quoi manger et aussi des matières premières d'une vente facile pour payer en route le charbon, les droits de stationnement, les multiples dépenses du voyage. Du jour au lendemain, on allait se trouver sans un centime. Il était évident qu'aussitôt la Crimée abandonnée, le papier-monnaie imprimé par le Gouvernement du Sud de la Russie ne vaudrait plus rien. Jamais l'avenir n'avait paru aussi noir. D'abord on ne savait pas où l'on allait.
.... Le général Wrangel l'avait déclaré dans son dernier message à l'armée et à la population: "Le sort des partants est absolument inconnu. Aucune nation étrange n'a encore consenti à les recevoir. Dans ces conditions, le Gouvernement du Sud de la Russie se voit dans l'obligation de conseiller à tous ceux qui ne sont pas directement menacés par les représailles de l'ennemi de demeurer en Crimée. Il prévient enfin les réfugiés qu'il ne possède aucun moyen pour les aider pendant la traversée et après."
.... Chacun avait lu ces lignes peu rassurantes, et l'effroi se lisait sur tous les visages. Les familles des marins, bien qu'un transport spécial leur eût été affecté, refusaient d'y embarquer et s'installaient auprès de leurs proches sur les navires de guerre. Ainsi, on était certain de ne plus être séparés. Si les bateaux réussissaient à prendre la mer, on descendrait ensemble dans le même port. Si les Rouges pénétraient à Sébastopol avant la fin de l'évacuation - ce. qui était fort possible - on aurait au moins la consolation de s'embrasser une dernière fois avant de mourir.
.... Une trentaine de femmes et d'enfants, cramponnés aux pauvres débris de leurs biens contenus dans des sacs et dans des caisses, avaient envahi déjà le Jarky. Ils gisaient sur les couchettes des cabines, sur les hamacs des matelots, ils encombraient le pont étroit du torpilleur. Toutes ces personnes dolentes gênaient les mouvements des hommes employés au chargement et qui devaient exécuter encore ce travail avec une précipitation folle.
.... Les officiers et l'équipage ne mangeaient plus, ne dormaient plus. Par intervalles, on avalait un peu de thé tiède en grignotant un morceau de pain; puis, les manches retroussées, soufflant et suant, on recommençait de hisser les ballots de peaux, les blocs d'acier.
.... - Oh! les braves gens, soupirait Manstein en évoquant tout cela.
.... Au milieu de cet affairement, étaient arrivés les volontaires choisis au hasard dans l'armée pour remplacer les mécaniciens et les chauffeurs qui se préparaient à abandonner le bord. Le commandant revoyait ces malheureux matelots, qui se figuraient, bien à tort, que leur qualité de prolétaire leur vaudrait la clémence des Rouges, s'éloigner en troupe le long des quais vers les faubourgs; Certains tiraient derrière eux leur femme et leurs gosses. Ils s'en allaient se cacher dans les montagnes avec l'espoir de rentrer à Sébastopol aussitôt les premiers massacres passés. Cependant les nouveaux venus s'installaient à leurs places. La plupart n'étalent jamais montés de leur vie sur un navire de guerre. Ils contemplaient, stupides, les pièces étiquetées enfin rassemblées dans les salles des machines. Comment s'y prendraient-ils pour remonter toute cette ferraille?
.... - Ils n'étaient point les seuls qui se posassent la question, souriait Manstein. Ce que j'ai pu pester encore contre ces satanés états-majors qui vous envoient des charcutiers sur un torpilleur.
.... Décidément, le voyage s'annonçait mal ! Quand le commandant apprit le 30 octobre quel était l'incroyable bâtiment qui remorquerait le Jarky, sa mauvaise impression s'accentua et sa colère monta. L'amiral avait tout l'air de se moquer de lui! Il avait désigné, pour tirer le petit torpilleur, le transport-atelier géant Cronstadt qui était une véritable usine flottante servant à la fois à la réparation des navires et à la fabrication des obus, des sabres, des lances, des charrues, des pelles, des fers à cheval et même des médailles militaires. Il était impossible d'accoupler ensemble deux navires de tonnage plus différent. À tout autre moment, une pareille décision aurait pris les allures d'une assez lourde plaisanterie. On pouvait se demander encore si le Cronstadt, qui était mouillé depuis des années dans le port de Sébastopol, parviendrait jamais à lever ses ancres couvertes d'algues et de rouille. Des bruits inquiétants circulaient enfin sur le compte de son équipage composé presque entièrement d'ouvriers. On les disait peu sûrs et très capables, à la dernière minute, de se mutiner et de s'opposer au départ.
.... - Nous ne sommes pas encore sortis de Sébastopol, maugréaient les officiers résignés ou plutôt résolus à tout.
.... - Et moi je vous dis, avait gueulé Manstein, que l'on partira. Je ne veux pas leur laisser mon bateau.

La suite ...

 


Ce texte a été publié dans
" LES CHEVALIERS MENDIANTS"
de GEORGES OUDARD ET DMITRI NOVIK
Paris 1928, Librairie Plon

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Librairie Plon , 1928
Article de Pierre Delannoy, dans le numéro 298 de Géo Décembre 2003 : "Tunisie. Les Russes des Sables"
 
 
 
 
 
 
 
 

Il est à noter que
la plupart des
marins espéraient regagner
la Russie après l'évacuation
de la population.
Malheureusement,
dans les ouvrages historiques
il n'existe presque pas
d'informations
sur ces événements
et ceux qui les suivirent.

Les documents, les témoignages
et les souvenirs de
participants nous aideront
à combler les lacunes
de cette page de l'histoire russe.

Toute contribution
à l'histoire de l'escadre russe
après 1917
et de la colonie russe
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à partir de 1920
sera la bienvenue.
Vous pouvez contactez
Nikita Mandryka,
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