GEORGES OUDARD
ET DMITRI NOVIK


" LES CHEVALIERS MENDIANTS "


GEORGES OUDARD
ET DMITRI NOVIK


"LES CHEVALIERS MENDIANTS"


Alexandre Manstein

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Paris 1928, Librairie Plon
 

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LE DERNIER VOYAGE

ou
"Comment le Grand-Père du Concombre,
le Commandant
Alexandre Manstein remena son torpilleur le Jarky à Bizerte."

(Octobre 1920-janvier 1921)

 

PAGE DEUX

.... - Ils n'étaient que trente-cinq mille, soit; mais le front était court et la position forte.
.... - C'est-à-dire qu'elle le serait devenue si elle avait été mieux aménagée, aurait pu lui répondre le contradicteur imaginaire à qui s'adressait cette vaine récrimination. Évidemment, on aurait dû construire des fortifications plus sérieuses, et surtout des emplacements bétonnés qui eussent permis d'installer derrière les marécages des Sivaches les pièces de marine à longue portée indispensables à la défense. On aurait dû! Mais l'argent manquait. Manstein le savait bien.
.... - Oui, oui, répétait-il songeur. Les bourgeois souhaitaient notre victoire mais ils n'ouvraient pas leur bourse.
.... Alors?
.... Alors, le 27 octobre, dans la nuit, l'ennemi déclencha son attaque. Les Rouges, avançant dans l'eau glacée des Sivaches, tombèrent dix contre un sur les cosaques du corps de Fostikov épuisés par une longue année de guérilla à travers les montagnes du Caucase. La lutte, qui se déroulait au milieu des marécages où pataugeaient furieusement enchevêtrés les cavaliers, les auto-canons et l'infanterie, fut sauvage et s'acheva par la défaite des cosaques, Bientôt les Rouges s'emparaient de la position principale de l'isthme. Déjà cernés, le régiment d'assaut dit de Kornilov et le second régiment des officiers dit de Drosdovsky les attaquèrent dans le dos et réussirent, filant entre leurs rangs, comme des flèches, à s'échapper de l'étreinte. L'ennemi n'en commença pas moins d'envahir la Crimée. Une dernière ligne de défense, vers laquelle tous les Volontaires se précipitèrent, avait été préparée à Youchoun. C'était là que devait se livrer la suprême bataille qui déciderait du sort de l'armée. Les Rouges ne négligèrent rien pour l'emporter. Deux cents canons sur un front minime - ce qui ne s'était jamais vu encore depuis le début de la guerre civile - ouvrirent un feu d'enfer pendant des heures contre les minces tranchées des Volontaires qui ne disposaient plus que de quelques pièces usées et d'un nombre. limité de coups. On les réserva pour abattre l'assaut ennemi. Les tranchées, une fois aplanies, les communistes, les Lettons, les Chinois, les Magyars s'élancèrent pleins de fougue contre les patriotes. Derrière leurs vagues innombrables, se hérissaient dans le soleil les hallucinantes silhouettes des diables rouges, ainsi appelés parce que les cavaliers de ce corps d'élite sont entièrement vêtus de rouge et portent des bonnets à cornes.
.... Les Volontaires, sacrifiant là leurs derniers obus, leurs dernières bandes de mitrailleuses, tiraient sans discontinuer dans cette masse pressée. Fauchés par centaines, fauchés par milliers, les Rouges reculaient un instant, puis des nouvelles vagues s'élançaient avec les mêmes mouvements d'une mer agitée. Ce flot ivre, indifférent à la mort, retourna ainsi, à certains endroits, au cours de la nuit, trente-cinq fois à la charge. Et trente-cinq fois, il fut repoussé par les contre-attaques du régiment d'assaut de Kornilov et les charges furieuses de la cavalerie des cosaques du Don, commandée par le brave général Kalinine. La grande plaine couverte de cadavres ensanglantés ressemblait à un affreux lac beige et rouge. Du côté des Volontaires, les généraux conduisaient en personne leurs troupes à l'assaut. Plusieurs furent tués, presque tous autres furent blessés. Le 29, quand la position entière. tomba entre les mains de l'ennemi, les meilleurs régiments étalent anéantis, le reste de l'armée était à toute extrémité.

.... Manstein, pour évoquer ces heures atroces, avait fermé les yeux. Ses paupières abaissées semblaient s'incliner devant les camarades inconnus qui avaient péri dans le carnage. Il les releva pour adresser à la Mère de Dieu peinte sur l'icône une prière ardente : " Que votre Fils ait pitié de leurs âmes que la mitraille a plus déchirées que le péché. "
.... - Après, balbutia-t-il quand il eut fini de prier; après? hélas! c'était déjà fini.
.... Le même jour, Wrangel lança l'ordre de retraite générale vers les ports. La partie était irrémédiablement perdue; il ne restait plus qu'à fuir. On jeta un rideau de cavalerie en avant pour couvrir l'immense repli de l'armée décimée et de toutes ces femmes, de tous ces vieillards, de tous ces enfants qui étaient venus naguère chercher un refuge en Crimée contre la tyrannie bolcheviste, et qui s'en allaient maintenant en funèbres cortèges sur les routes menant à Sébastopol, à Yalta, à Théodosie, partout où l'on annonçait que des bateaux attendaient la population résolue à émigrer.
.... Ainsi s'achevait, par l'abandon définitif de la terre natale, la prodigieuse épopée des Volontaires qui avaient vu briller un jour le soleil de la victoire à deux cents verstes à peine de Moscou.
.... Jours noirs! Jours affreux! Manstein se revoyait à Sébastopol. D'heure en heure, l'inquiétude grandissait dans la ville. Le rideau de cavaliers pouvait être d'un instant à l'autre bousculé par les Rouges. On craignait les pires désastres, un massacre général. Alors on apprit que Frunze avait envoyé à Wrangel un radio lui promettant, s'il capitulait, l'amnistie et le pardon complet pour lui et ses troupes.
.... Mais cette déclaration généreuse ne concordait pas avec les ordres signés de Trotzky, trouvés sur les cadavres bolchevistes et qui avaient été transmis en toute hâte à l'État-Major Général. Le commissaire de l'armée accordait aux soldats, comme récompense de leur victoire, le droit, pendant quatorze jours, d'exterminer librement les ennemis du peuple et de piller leurs demeures.
.... Les malheureux qui avaient réussi à s'échapper des villes déjà occupées racontaient que les exterminations avaient commencé partout. Elles étaient dirigées par le communiste hongrois Bela Kun, chassé naguère de Budapest et qui travaillait maintenant pour le compte des Soviets avec une si belle ardeur que Trotzky lui-même fut obligé de le relever bientôt de ses fonctions. Il avait déjà exécuté cinquante mille personnes et se sentait. de taille à continuer.
.... Ces jeux barbares divertissaient fort les Rouges qui, harassés de fatigue, démoralisés par les pertes subies, préféraient s'attarder à boire et à tuer aux étapes que s'en aller risquer leur peau en poursuivant l'armée en retraite.
.... Les officiers, les bourgeois, les prêtres, les paysans, les ouvriers mêmes qui périssaient à l'intérieur sous les coups des Chinois, des Magyars, des Lettons, des Juifs et des communistes, aidaient ainsi, sans le savoir, leurs frères plus heureux en marche vers les ports, anxieux de voir enfin surgir, au bout de leurs regards las, les navires sauveurs qui les emporteraient vers l'inconnu. Le 29 octobre au soir, les premiers arrivaient à Sébastopol.
.... - C'est alors que ces abrutis de l'État-Major... gronda Manstein redressé.
.... Il se coupa lui-même la parole en se donnant une tape sur la bouche. Il venait de se rappeler que les camarades dormaient toujours sur le torpilleur, à gauche de sa cabine. Une pareille attention à cette minute précise, était méritoire de sa part car il se sentait à nouveau envahi par la même sombre colère qu'il avait éprouvée deux mois plus tôt en recevant de l'État-Major de la flotte les ordres écrits relatifs à l'évacuation. Il y était prévu que celle-ci devait être terminée le 1er novembre au coucher du soleil. Contre cela, il n'avait rien dit, bien qu'il eût préféré qu'on restât tous à Sébastopol pour s'y faire tuer jusqu'au dernier après avoir assommé 1e plus possible de ces voyous. Mais où son indignation avait éclaté - et elle éclatait encore - c'est quand il avait lu le passage concernant son bâtiment. Chacun savait que les gros mots et les jurons ne lui faisaient pas peur. Il reconnaissait pourtant n'avoir jamais tant gueulé, au cours de sa carrière d'assez jeune marin, que ce matin-là. Ah! quelle journée. Il la revivait minute par minute. Il se revoyait arrachant le manteau de la patère avec un grand geste furieux, et bondissant sur le pont, avant de se ruer vers Sébastopol à la recherche de ces polissons accroupis derrière leurs machines à écrire et qui avaient osé lui adresser un ordre aussi abject.
.... Une fois, à terre, il était allé d'abord droit devant lui comme un fou; mais bientôt il avait dû ralentir le pas. Une foule épaisse de réfugiés bouchaient les rues et barraient les chemins conduisant aux quais. Aucun désordre. Chacun attendait, sto•que et sans impatience, son tour d'embarquer. Rarement les aspirants chargés de la police avaient à intervenir. Après s'être frayé un passage à travers cette cohue muette, il avait atteint la ville. La plupart des boutiques étaient fermées et les portes des maisons grandes ouvertes. On aurait cru que toute la population se préparait à partir.
.... Il se souvenait s'être alors arrêté au milieu de la chaussée pour s'indigner tout haut.
.... Il avait échappé aux Allemands à Réval, aux bolchevistes à Pétrograd; il avait tiré jusqu'à Novorossisk le torpilleur Jarky mal en point et qui serait tombé autrement aux mains de l'ennemi. Il l'avait sauvé, réparé, rendu apte à la navigation et au combat. Pendant deux ans, il avait lutté contre les Rouges partout où il les avait rencontrés. Et c'était pour s'entendre dire aujourd'hui par un tas d'idiots qui n'avaient peut-être jamais vu la mer : " Commandant, transférez votre équipage sur le Zvonky; nous avons, en effet, décidé de laisser là le Jarky, de l'abandonner aux communistes. "
.... Eh bien! non, il ne l'abandonnerait pas. Il refusait d'obéir et il allait aller le dire tout de suite à l'État-Major. Cette décision était absurde, honteuse ! Ah! il ne leur mâcherait pas les mots. Et, d'avance, il répondait aux objections qu'on lui présenterait. Ce petit discours, il n'en avait pas oublié une syllabe. Il le répétait aujourd'hui, face à la sentinelle nègre, pour soulager sa colère revenue.

La suite ...

 


Ce texte a été publié dans
" LES CHEVALIERS MENDIANTS"
de GEORGES OUDARD ET DMITRI NOVIK
Paris 1928, Librairie Plon

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Librairie Plon , 1928
Article de Pierre Delannoy, dans le numéro 298 de Géo Décembre 2003 : "Tunisie. Les Russes des Sables"
 
 
 
 
 
 
 
 

Il est à noter que
la plupart des
marins espéraient regagner
la Russie après l'évacuation
de la population.
Malheureusement,
dans les ouvrages historiques
il n'existe presque pas
d'informations
sur ces événements
et ceux qui les suivirent.

Les documents, les témoignages
et les souvenirs de
participants nous aideront
à combler les lacunes
de cette page de l'histoire russe.

Toute contribution
à l'histoire de l'escadre russe
après 1917
et de la colonie russe
installée à Bizerte
à partir de 1920
sera la bienvenue.
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