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LE DERNIER VOYAGE
ou
"Comment le Grand-Père du Concombre,
le Commandant
Alexandre Manstein remena son torpilleur le Jarky à
Bizerte."
(Octobre 1920-janvier 1921)
PAGE DEUX
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Ils n'étaient que trente-cinq mille, soit; mais le front était
court et la position forte.
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C'est-à-dire qu'elle le serait devenue si elle avait été
mieux aménagée, aurait pu lui répondre le contradicteur
imaginaire à qui s'adressait cette vaine récrimination.
Évidemment, on aurait dû construire des fortifications
plus sérieuses, et surtout des emplacements bétonnés
qui eussent permis d'installer derrière les marécages
des Sivaches les pièces de marine à longue portée
indispensables à la défense. On aurait dû! Mais
l'argent manquait. Manstein le savait bien.
....
-
Oui, oui, répétait-il songeur. Les bourgeois souhaitaient
notre victoire mais ils n'ouvraient pas leur bourse.
....
Alors?
....
Alors,
le 27 octobre, dans la nuit, l'ennemi déclencha son attaque.
Les Rouges, avançant dans l'eau glacée des Sivaches, tombèrent
dix contre un sur les cosaques du corps de Fostikov épuisés
par une longue année de guérilla à travers les
montagnes du Caucase. La lutte, qui se déroulait au milieu des
marécages où pataugeaient furieusement enchevêtrés
les cavaliers, les auto-canons et l'infanterie, fut sauvage et s'acheva
par la défaite des cosaques, Bientôt les Rouges s'emparaient
de la position principale de l'isthme. Déjà cernés,
le régiment d'assaut dit de Kornilov et le second régiment
des officiers dit de Drosdovsky les attaquèrent dans le dos et
réussirent, filant entre leurs rangs, comme des flèches,
à s'échapper de l'étreinte. L'ennemi n'en commença
pas moins d'envahir la Crimée. Une dernière ligne de défense,
vers laquelle tous les Volontaires se précipitèrent, avait
été préparée à Youchoun. C'était
là que devait se livrer la suprême bataille qui déciderait
du sort de l'armée. Les Rouges ne négligèrent rien
pour l'emporter. Deux cents canons sur un front minime - ce qui ne s'était
jamais vu encore depuis le début de la guerre civile - ouvrirent
un feu d'enfer pendant des heures contre les minces tranchées
des Volontaires qui ne disposaient plus que de quelques pièces
usées et d'un nombre. limité de coups. On les réserva
pour abattre l'assaut ennemi. Les tranchées, une fois aplanies,
les communistes, les Lettons, les Chinois, les Magyars s'élancèrent
pleins de fougue contre les patriotes. Derrière leurs vagues
innombrables, se hérissaient dans le soleil les hallucinantes
silhouettes des diables rouges, ainsi appelés parce que
les cavaliers de ce corps d'élite sont entièrement vêtus
de rouge et portent des bonnets à cornes.
....
Les Volontaires, sacrifiant là leurs derniers obus, leurs dernières
bandes de mitrailleuses, tiraient sans discontinuer dans cette masse
pressée. Fauchés par centaines, fauchés par milliers,
les Rouges reculaient un instant, puis des nouvelles vagues s'élançaient
avec les mêmes mouvements d'une mer agitée. Ce flot ivre,
indifférent à la mort, retourna ainsi, à certains
endroits, au cours de la nuit, trente-cinq fois à la charge.
Et trente-cinq fois, il fut repoussé par les contre-attaques
du régiment d'assaut de Kornilov et les charges furieuses de
la cavalerie des cosaques du Don, commandée par le brave général
Kalinine. La grande plaine couverte de cadavres ensanglantés
ressemblait à un affreux lac beige et rouge. Du côté
des Volontaires, les généraux conduisaient en personne
leurs troupes à l'assaut. Plusieurs furent tués, presque
tous autres furent blessés. Le 29, quand la position entière.
tomba entre les mains de l'ennemi, les meilleurs régiments étalent
anéantis, le reste de l'armée était à toute
extrémité.
....
Manstein,
pour évoquer ces heures atroces, avait fermé les yeux.
Ses paupières abaissées semblaient s'incliner devant les
camarades inconnus qui avaient péri dans le carnage. Il les releva
pour adresser à la Mère de Dieu peinte sur l'icône
une prière ardente : " Que votre Fils ait pitié de leurs
âmes que la mitraille a plus déchirées que le péché.
"
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Après, balbutia-t-il quand il eut fini de prier; après?
hélas! c'était déjà fini.
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Le
même jour, Wrangel lança l'ordre de retraite générale
vers les ports. La partie était irrémédiablement
perdue; il ne restait plus qu'à fuir. On jeta un rideau de cavalerie
en avant pour couvrir l'immense repli de l'armée décimée
et de toutes ces femmes, de tous ces vieillards, de tous ces enfants
qui étaient venus naguère chercher un refuge en Crimée
contre la tyrannie bolcheviste, et qui s'en allaient maintenant en funèbres
cortèges sur les routes menant à Sébastopol, à
Yalta, à Théodosie, partout où l'on annonçait
que des bateaux attendaient la population résolue à émigrer.
....
Ainsi
s'achevait, par l'abandon définitif de la terre natale, la prodigieuse
épopée des Volontaires qui avaient vu briller un jour
le soleil de la victoire à deux cents verstes à peine
de Moscou.
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Jours
noirs! Jours affreux! Manstein se revoyait à Sébastopol.
D'heure en heure, l'inquiétude grandissait dans la ville. Le
rideau de cavaliers pouvait être d'un instant à l'autre
bousculé par les Rouges. On craignait les pires désastres,
un massacre général. Alors on apprit que Frunze avait
envoyé à Wrangel un radio lui promettant, s'il capitulait,
l'amnistie et le pardon complet pour lui et ses troupes.
....
Mais
cette déclaration généreuse ne concordait pas avec
les ordres signés de Trotzky, trouvés sur les cadavres
bolchevistes et qui avaient été transmis en toute hâte
à l'État-Major Général. Le commissaire de
l'armée accordait aux soldats, comme récompense de leur
victoire, le droit, pendant quatorze jours, d'exterminer librement les
ennemis du peuple et de piller leurs demeures.
....
Les
malheureux qui avaient réussi à s'échapper des
villes déjà occupées racontaient que les exterminations
avaient commencé partout. Elles étaient dirigées
par le communiste hongrois Bela Kun, chassé naguère de
Budapest et qui travaillait maintenant pour le compte des Soviets avec
une si belle ardeur que Trotzky lui-même fut obligé de
le relever bientôt de ses fonctions. Il avait déjà
exécuté cinquante mille personnes et se sentait. de taille
à continuer.
....
Ces
jeux barbares divertissaient fort les Rouges qui, harassés de
fatigue, démoralisés par les pertes subies, préféraient
s'attarder à boire et à tuer aux étapes que s'en
aller risquer leur peau en poursuivant l'armée en retraite.
....
Les
officiers, les bourgeois, les prêtres, les paysans, les ouvriers
mêmes qui périssaient à l'intérieur sous
les coups des Chinois, des Magyars, des Lettons, des Juifs et des communistes,
aidaient ainsi, sans le savoir, leurs frères plus heureux en
marche vers les ports, anxieux de voir enfin surgir, au bout de leurs
regards las, les navires sauveurs qui les emporteraient vers l'inconnu.
Le 29 octobre au soir, les premiers arrivaient à Sébastopol.
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-
C'est alors que ces abrutis de l'État-Major... gronda Manstein
redressé.
....
Il
se coupa lui-même la parole en se donnant une tape sur la bouche.
Il venait de se rappeler que les camarades dormaient toujours sur le
torpilleur, à gauche de sa cabine. Une pareille attention à
cette minute précise, était méritoire de sa part
car il se sentait à nouveau envahi par la même sombre colère
qu'il avait éprouvée deux mois plus tôt en recevant
de l'État-Major de la flotte les ordres écrits relatifs
à l'évacuation. Il y était prévu que celle-ci
devait être terminée le 1er novembre au coucher du soleil.
Contre cela, il n'avait rien dit, bien qu'il eût préféré
qu'on restât tous à Sébastopol pour s'y faire tuer
jusqu'au dernier après avoir assommé 1e plus possible
de ces voyous. Mais où son indignation avait éclaté
- et elle éclatait encore - c'est quand il avait lu le passage
concernant son bâtiment. Chacun savait que les gros mots et les
jurons ne lui faisaient pas peur. Il reconnaissait pourtant n'avoir
jamais tant gueulé, au cours de sa carrière d'assez jeune
marin, que ce matin-là. Ah! quelle journée. Il la revivait
minute par minute. Il se revoyait arrachant le manteau de la patère
avec un grand geste furieux, et bondissant sur le pont, avant de se
ruer vers Sébastopol à la recherche de ces polissons accroupis
derrière leurs machines à écrire et qui avaient
osé lui adresser un ordre aussi abject.
....
Une
fois, à terre, il était allé d'abord droit devant
lui comme un fou; mais bientôt il avait dû ralentir le pas.
Une foule épaisse de réfugiés bouchaient les rues
et barraient les chemins conduisant aux quais. Aucun désordre.
Chacun attendait, sto•que et sans impatience, son tour d'embarquer.
Rarement les aspirants chargés de la police avaient à
intervenir. Après s'être frayé un passage à
travers cette cohue muette, il avait atteint la ville. La plupart des
boutiques étaient fermées et les portes des maisons grandes
ouvertes. On aurait cru que toute la population se préparait
à partir.
....
Il
se souvenait s'être alors arrêté au milieu de la
chaussée pour s'indigner tout haut.
....
Il
avait échappé aux Allemands à Réval, aux
bolchevistes à Pétrograd; il avait tiré jusqu'à
Novorossisk le torpilleur Jarky mal en point et qui serait tombé
autrement aux mains de l'ennemi. Il l'avait sauvé, réparé,
rendu apte à la navigation et au combat. Pendant deux ans, il
avait lutté contre les Rouges partout où il les avait
rencontrés. Et c'était pour s'entendre dire aujourd'hui
par un tas d'idiots qui n'avaient peut-être jamais vu la mer :
" Commandant, transférez votre équipage sur le Zvonky;
nous avons, en effet, décidé de laisser là le Jarky,
de l'abandonner aux communistes. "
....
Eh bien! non, il ne l'abandonnerait pas. Il refusait d'obéir
et il allait aller le dire tout de suite à l'État-Major.
Cette décision était absurde, honteuse ! Ah! il ne leur
mâcherait pas les mots. Et, d'avance, il répondait aux objections
qu'on lui présenterait. Ce petit discours, il n'en avait pas
oublié une syllabe. Il le répétait aujourd'hui,
face à la sentinelle nègre, pour soulager sa colère
revenue.
La
suite ...
Ce texte a été publié dans
" LES CHEVALIERS MENDIANTS"
de GEORGES OUDARD ET DMITRI NOVIK
Paris 1928, Librairie Plon
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Librairie
Plon , 1928
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