| |
retour
à la bibliothèque
retour
aux 1001 influences du Concombre
LE DERNIER VOYAGE
ou
"Comment le Grand-Père du Concombre,
le Commandant
Alexandre Manstein
remena son torpilleur le Jarky à Bizerte."
(Octobre 1920-janvier 1921)
.... LE DERNIER VOYAGE
....
(Octobre 1920-janvier
1921)
....
Le
soleil d'Afrique illuminait l'icône dorée du Jarky
pendue dans la cabine du commandant, au-dessus de la couchette où
le capitaine de corvette Manstein reposait immobile, la bouchée
ouverte, enroulé comme une momie dans un vieux drap jaunâtre.
....
Un
silence de mort régnait sur le torpilleur. Depuis quarante-huit
heures, personne ne s'était levé à bord. Officiers
et matelots, abrutis par tant d'années de combats, de privations
et de misère, dormaient d'un sommeil tenace que berçait,
sans l'interrompre, le clapotement léger des eaux bleues du lac
de Bizerte. Enlisés dans leurs rêves et dans leurs cauchemars,
le visage retourné contre la toile pour ne point voir venir le
jour, tous savouraient la volupté de ne plus se sentir vivre
en se sachant vivants.
....
Cependant
l'aveuglante lumière du matin, perçant la couche de crasse
qui dépolissait le hublot, envahissait la cabine de Manstein.
Elle frappait ses cloisons d'acier peintes en gris, fouillait, indiscrète,
dans son désordre minable. Sur l'étroit bureau où
était placée en évidence une photographie de l'empereur
Nicolas II, traînaient, parmi les paperasses, un bouton de manchette
cassé, un col de Cellulo•d bleui et une pauvre casquette usée
par la mer. La vareuse était tombée au pied du lit, à
côté d'une navrante savate. Seul le manteau d'uniforme
accroché à une patère conservait un aspect vaguement
propre.
....
Les
rayons de plus en plus ardents du soleil attaquaient maintenant l'homme
endormi. Doucement, ils chatouillaient ses paupières closes pour
les forcer à s'ouvrir. Manstein essayait de lutter, ramenait
le drap sur sa tête, se rapprochait du mur qui commençait
de répandre l'odeur puante de la peinture chaude. Bientôt
le commandant, à bout de résistance, poussa un gémissement
grêle d'enfant malade, puis se dressa furieux sur son séant.
Hébété, il contempla la cabine, regarda l'icône,
ne parut rien comprendre. L'oreille tendue, il écoutait. Les
machines ne tournaient plus. Que se passait-il? Il se rappela confusément
qu'on avait jeté l'ancre. Mais où? À Sébastopol.
Non. À Constantinople? Non. À Malte? Peut-être.
Alors il souvint tout à fait. L'escadre de Wrangel avaient achevé
son tragique voyage. On était à Bizerte. Il n'en doutait
pas et n'en était point sûr. Pesamment il se leva, enfila
un caleçon sale, chaussa au passage la savate solitaire, et,
d'un pas chancelant, avança vers le hublot. Beaucoup de rouille
verte couvrait le cuivre, et ce fut avec peine qu'il dévissa
la poignée. Enfin, le hublot s'ouvrit et d'abord, ébloui
par la lumière, il ne vit rien. Lentement, le brouillard jaune
et brun rempli d'astres tournants qui voilait son regard se dissipa.
Il distingua une côte basse, prolongée de prés verts
entre des cactus tordus. D'arides montagnes brûlées enfermaient
l'horizon Au bord de l'eau, un tirailleur nègre à chéchia
rouge montait la garde. On était bien à Bizerte.
....
Manstein
considérait, stupide, le paysage inconnu qui s'étalait
devant lui. Il passa la tête par l'ouverture ronde et, en se penchant,
aperçut le dreadnought Général Alexéev,
le croiseur Almaz, les torpilleurs Zvonky, Zorky, Capitaine Saken, les
canonnières brise-glace Djiguit et Vsadnik, des sous-marins,
d'autres bâtiments de guerre indistincts dans la brume de chaleur.
Toute l'escadre russe était là bien alignée, sans
vie, comme prisonnière du malheur.
....
Manstein referma rageusement le hublot et grogna d'une voix sourde:
....
- Maintenant, c'est fini, fini! Il bouscula tous les objets qui encombraient
le bureau, à l'exception du portrait de l'empereur; s'assit sur
la table et, les bras croisés contre sa chemise pourrie, jeta
un regard de pitié vers l'épaulette dédorée
de sa vareuse :
....
- Capitaine de corvette Manstein, marmotta-t-il ironiquement, fini,
fini aussi.
....
Il ne savait pas s'il devait rire comme un fou ou pleurer comme un gosse.
La joie fière qui éclaira soudain son visage fit bifurquer
le cours de ses pensées A mi-voix, pour ne pas réveiller
les autres qui dormaient encore derrière la cloison, il lança,
le menton tendu, à des interlocuteurs imaginaires :
....
- Tout de même, tas de salauds, vous ne l'avez pas eu mon bateau.
Vous auriez bien voulu, hein ! que votre immonde torchon rouge battît
sur le Jarky. A bas les pattes, assassins et fripouilles. Rappelez-vous?
Naguère, un moment, vous aviez presque mis la main dessus Mais
j'étais déjà là et vous ne l'avez pas eu.
Vous ne l'aurez plus jamais. Ces messieurs de l'Etat-Major avaient décidé
de vous le laisser. J'ai refusé d'obéir. Tant que Manstein
sera vivant, vous n'y toucherez pas au Jarky. Vous entendez? Rompez!
Où donc ai-je fourré mon autre savate? "
....
Il alla la ramasser à quatre pattes sous la couchette, enfila
sa vareuse et retourna rêver au hublot.
....
La sentinelle nègre était toujours là. Au milieu
de son noir visage, riait une double rangée de dents blanches.
Le commandant l'interpella mentalement :
....
-Tu n'avais dû jamais voir de Russes, mon garçon.
Moi, je n'avais bien jamais vu de tirailleurs. Ah! si l'on m'avait prédit,
il y a trois mois, que nous serions là face à face aujourd'hui,
à Bizerte ! "
....
Il y a trois mois! Wrangel tenait encore la Crimée, le drapeau
russe, le vrai, flottait à Sébastopol. Sébastopol?
Y retournerait-il un jour? A la guerre, c'est moins difficile de garder
que de reprendre.
....
- Comme les choses ont mal tourné vite, réfléchissait
Manstein. Il y a trois mois, tout marchait assez bien. Hum! Voyons,
nous sommes aujourd'hui le 6 janvier 1921 . Décembre, un; novembre,
deux; octobre, trois. Que se passait-il le 6 octobre dernier? Rien encore,
mais ça commençait de puer bougrement. De mauvais bruits
circulaient déjà dans les états-majors qui sont,
entre parenthèse, de beaux réceptacles de crétins.
On chuchotait tenir d'une source secrète et sûre que les
voyous de Moscou avaient décidé d'en finir une bonne fois
avec " l'hydre de la contre-révolution ". Ils venaient de
terminer leur campagne de Pologne, et on leur prêtait l'intention
d'attaquer prochainement l'isthme de Pérékop, pour s'emparer
avant l'hiver de la Crimée. Moi je n'y croyais pas d'abord! Mais
bientôt la menace se précisa. On apprit l'arrivée
sur le front ennemi du Rournain Frunze que les siens appellent le Bonaparte
rouge, et de son chef d'état-major, ce vieux gredin d'ancien
général Pétine, Une, deux, trois, quatre, cinq
armées soviétiques débarquèrent à
leur suite. Et puis, il en dégringola encore deux autres, et
des toutes neuves celles-là, dont une uniquement composées
des fameux cavaliers de Boudenny. Alors, la nouvelle courut que les
bandes de Makhno se joignaient aux Rouges. "
....
Ce dernier renseignement, à l'époque, avait bien égayé
Manstein qui refusait de prendre au sérieux le prétendu
ataman du peuple comme se nommait le personnage. Pour lui, cette courte
brute sanguinaire, ce vulgaire bandit de grand chemin, changeant de
camp an gré de sa folie et de ses intérêts, n'était
qu'un sinistre saltimbanque. Il en avait assez d'entendre raconter que
ce vil idiot faisait rouler à fond de train en voitures, sur
toutes les routes du Sud de la Russie, ses hordes de brigands, et trônait
lui-même dans un carrosse écarlate. " Tant mieux s'il entre
dans le bal qui se prépare, tonnait alors le commandant. L'occasion
sera bonne de s'en saisir et de le pendre haut et court. "
....
Cet optimisme éclatant n'était pas partagé par
tout le monde. Maldino était, sans aucun doute, une canaille
mais une canaille maligne. S'il passait, à un instant aussi décisif,
du côté des Rouges, c'est qu'il était certain de
leur victoire.
....
Que pouvaient, en effet, contre les forces considérables de Moscou,
dotées d'une énorme artillerie de campagne, de nombreuses
pièces lourdes, de gaz asphyxiants, de liquides enflammés,
les trente-cinq mille derniers combattants de l'armée volontaire
disposant de moyens dérisoires? Mourir, oui. Tenir, non.
....
Ce n'avait jamais été l'avis de Manstein.
La
suite ...
Ce texte a été publié dans
" LES CHEVALIERS MENDIANTS"
de GEORGES OUDARD ET DMITRI NOVIK
Paris 1928, Librairie Plon
retour
à la bibliothèque
retour
aux 1001 influences du Concombre
|
Librairie
Plon , 1928
|