GEORGES OUDARD
ET DMITRI NOVIK


" LES CHEVALIERS MENDIANTS "


GEORGES OUDARD
ET DMITRI NOVIK


"LES CHEVALIERS MENDIANTS"


Alexandre Manstein
sur la passerelle de la Nevka
durant la guerre 1914-1918

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Paris 1928, Librairie Plon
 

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LE DERNIER VOYAGE

ou
"Comment le Grand-Père du Concombre,
le Commandant
Alexandre
Manstein remena son torpilleur le Jarky à Bizerte."

(Octobre 1920-janvier 1921)


.... LE DERNIER VOYAGE

.... (Octobre 1920-janvier 1921)

.... Le soleil d'Afrique illuminait l'icône dorée du Jarky pendue dans la cabine du commandant, au-dessus de la couchette où le capitaine de corvette Manstein reposait immobile, la bouchée ouverte, enroulé comme une momie dans un vieux drap jaunâtre.
.... Un silence de mort régnait sur le torpilleur. Depuis quarante-huit heures, personne ne s'était levé à bord. Officiers et matelots, abrutis par tant d'années de combats, de privations et de misère, dormaient d'un sommeil tenace que berçait, sans l'interrompre, le clapotement léger des eaux bleues du lac de Bizerte. Enlisés dans leurs rêves et dans leurs cauchemars, le visage retourné contre la toile pour ne point voir venir le jour, tous savouraient la volupté de ne plus se sentir vivre en se sachant vivants.

.... Cependant l'aveuglante lumière du matin, perçant la couche de crasse qui dépolissait le hublot, envahissait la cabine de Manstein. Elle frappait ses cloisons d'acier peintes en gris, fouillait, indiscrète, dans son désordre minable. Sur l'étroit bureau où était placée en évidence une photographie de l'empereur Nicolas II, traînaient, parmi les paperasses, un bouton de manchette cassé, un col de Celluloïd bleui et une pauvre casquette usée par la mer. La vareuse était tombée au pied du lit, à côté d'une navrante savate. Seul le manteau d'uniforme accroché à une patère conservait un aspect vaguement propre.
.... Les rayons de plus en plus ardents du soleil attaquaient maintenant l'homme endormi. Doucement, ils chatouillaient ses paupières closes pour les forcer à s'ouvrir. Manstein essayait de lutter, ramenait le drap sur sa tête, se rapprochait du mur qui commençait de répandre l'odeur puante de la peinture chaude. Bientôt le commandant, à bout de résistance, poussa un gémissement grêle d'enfant malade, puis se dressa furieux sur son séant. Hébété, il contempla la cabine, regarda l'icône, ne parut rien comprendre. L'oreille tendue, il écoutait. Les machines ne tournaient plus. Que se passait-il? Il se rappela confusément qu'on avait jeté l'ancre. Mais où? À Sébastopol. Non. À Constantinople? Non. À Malte? Peut-être. Alors il souvint tout à fait. L'escadre de Wrangel avaient achevé son tragique voyage. On était à Bizerte. Il n'en doutait pas et n'en était point sûr. Pesamment il se leva, enfila un caleçon sale, chaussa au passage la savate solitaire, et, d'un pas chancelant, avança vers le hublot. Beaucoup de rouille verte couvrait le cuivre, et ce fut avec peine qu'il dévissa la poignée. Enfin, le hublot s'ouvrit et d'abord, ébloui par la lumière, il ne vit rien. Lentement, le brouillard jaune et brun rempli d'astres tournants qui voilait son regard se dissipa. Il distingua une côte basse, prolongée de prés verts entre des cactus tordus. D'arides montagnes brûlées enfermaient l'horizon Au bord de l'eau, un tirailleur nègre à chéchia rouge montait la garde. On était bien à Bizerte.
.... Manstein considérait, stupide, le paysage inconnu qui s'étalait devant lui. Il passa la tête par l'ouverture ronde et, en se penchant, aperçut le dreadnought Général Alexéev, le croiseur Almaz, les torpilleurs Zvonky, Zorky, Capitaine Saken, les canonnières brise-glace Djiguit et Vsadnik, des sous-marins, d'autres bâtiments de guerre indistincts dans la brume de chaleur. Toute l'escadre russe était là bien alignée, sans vie, comme prisonnière du malheur.
.... Manstein referma rageusement le hublot et grogna d'une voix sourde:
.... - Maintenant, c'est fini, fini! Il bouscula tous les objets qui encombraient le bureau, à l'exception du portrait de l'empereur; s'assit sur la table et, les bras croisés contre sa chemise pourrie, jeta un regard de pitié vers l'épaulette dédorée de sa vareuse :
.... - Capitaine de corvette Manstein, marmotta-t-il ironiquement, fini, fini aussi.
.... Il ne savait pas s'il devait rire comme un fou ou pleurer comme un gosse. La joie fière qui éclaira soudain son visage fit bifurquer le cours de ses pensées A mi-voix, pour ne pas réveiller les autres qui dormaient encore derrière la cloison, il lança, le menton tendu, à des interlocuteurs imaginaires :
.... - Tout de même, tas de salauds, vous ne l'avez pas eu mon bateau. Vous auriez bien voulu, hein ! que votre immonde torchon rouge battît sur le Jarky. A bas les pattes, assassins et fripouilles. Rappelez-vous? Naguère, un moment, vous aviez presque mis la main dessus Mais j'étais déjà là et vous ne l'avez pas eu. Vous ne l'aurez plus jamais. Ces messieurs de l'Etat-Major avaient décidé de vous le laisser. J'ai refusé d'obéir. Tant que Manstein sera vivant, vous n'y toucherez pas au Jarky. Vous entendez? Rompez! Où donc ai-je fourré mon autre savate? "
.... Il alla la ramasser à quatre pattes sous la couchette, enfila sa vareuse et retourna rêver au hublot.
.... La sentinelle nègre était toujours là. Au milieu de son noir visage, riait une double rangée de dents blanches. Le commandant l'interpella mentalement :
.... -Tu n'avais dû jamais voir de Russes, mon garçon. Moi, je n'avais bien jamais vu de tirailleurs. Ah! si l'on m'avait prédit, il y a trois mois, que nous serions là face à face aujourd'hui, à Bizerte ! "
.... Il y a trois mois! Wrangel tenait encore la Crimée, le drapeau russe, le vrai, flottait à Sébastopol. Sébastopol? Y retournerait-il un jour? A la guerre, c'est moins difficile de garder que de reprendre.
.... - Comme les choses ont mal tourné vite, réfléchissait Manstein. Il y a trois mois, tout marchait assez bien. Hum! Voyons, nous sommes aujourd'hui le 6 janvier 1921 . Décembre, un; novembre, deux; octobre, trois. Que se passait-il le 6 octobre dernier? Rien encore, mais ça commençait de puer bougrement. De mauvais bruits circulaient déjà dans les états-majors qui sont, entre parenthèse, de beaux réceptacles de crétins. On chuchotait tenir d'une source secrète et sûre que les voyous de Moscou avaient décidé d'en finir une bonne fois avec " l'hydre de la contre-révolution ". Ils venaient de terminer leur campagne de Pologne, et on leur prêtait l'intention d'attaquer prochainement l'isthme de Pérékop, pour s'emparer avant l'hiver de la Crimée. Moi je n'y croyais pas d'abord! Mais bientôt la menace se précisa. On apprit l'arrivée sur le front ennemi du Rournain Frunze que les siens appellent le Bonaparte rouge, et de son chef d'état-major, ce vieux gredin d'ancien général Pétine, Une, deux, trois, quatre, cinq armées soviétiques débarquèrent à leur suite. Et puis, il en dégringola encore deux autres, et des toutes neuves celles-là, dont une uniquement composées des fameux cavaliers de Boudenny. Alors, la nouvelle courut que les bandes de Makhno se joignaient aux Rouges. "
.... Ce dernier renseignement, à l'époque, avait bien égayé Manstein qui refusait de prendre au sérieux le prétendu ataman du peuple comme se nommait le personnage. Pour lui, cette courte brute sanguinaire, ce vulgaire bandit de grand chemin, changeant de camp an gré de sa folie et de ses intérêts, n'était qu'un sinistre saltimbanque. Il en avait assez d'entendre raconter que ce vil idiot faisait rouler à fond de train en voitures, sur toutes les routes du Sud de la Russie, ses hordes de brigands, et trônait lui-même dans un carrosse écarlate. " Tant mieux s'il entre dans le bal qui se prépare, tonnait alors le commandant. L'occasion sera bonne de s'en saisir et de le pendre haut et court. "
.... Cet optimisme éclatant n'était pas partagé par tout le monde. Maldino était, sans aucun doute, une canaille mais une canaille maligne. S'il passait, à un instant aussi décisif, du côté des Rouges, c'est qu'il était certain de leur victoire.
.... Que pouvaient, en effet, contre les forces considérables de Moscou, dotées d'une énorme artillerie de campagne, de nombreuses pièces lourdes, de gaz asphyxiants, de liquides enflammés, les trente-cinq mille derniers combattants de l'armée volontaire disposant de moyens dérisoires? Mourir, oui. Tenir, non.
.... Ce n'avait jamais été l'avis de Manstein.

La suite ...

 


Ce texte a été publié dans
" LES CHEVALIERS MENDIANTS"
de GEORGES OUDARD ET DMITRI NOVIK
Paris 1928, Librairie Plon

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Librairie Plon , 1928
Article de Pierre Delannoy, dans le numéro 298 de Géo Décembre 2003 : "Tunisie. Les Russes des Sables"
 

LIENS :

Départ vers l'inconnu :
L'escadre Russe à Bizerte



Inauguration du monument
à la gloire des marins
de l'escadre russe

qui reposent au sol tunisien
(le 29 Avril 1999,
cimetière chrétien de Bizerte)


à gauche :
Anastasia Manstein-Chirinsky ,
la fille ainée d'Alexandre Manstein.
(cliquez sur les images pour les agrandir)

Ces photos proviennent du site de l'Ambassade de Russie en Tunisie




Sur l'histoire de l'escadre
russe après 1917,
et de la colonie russe

à Bizerte après 1920,
vous pouvez aussi
consulter les Mémoires de :

Anastasia Manstein-Chirinsky,
Bizerte, la dernière escale, Sud Editions, 2004


Le 22 décembre 1920, après
plus d'un mois de navigation
et de haltes, l'ensemble de
l'escadre russe entre
en rade du Bizerte.
L'auteur, fille du
commandant Manstein
a 8 ans. Elle raconte
les événements tragiques,
méconnus ou faussés
dont elle a été temoin
et livre ainsi
une page d'histoire.

(édition en français ou russe)
(image de la couverture du livre)

 
 
 

Il est à noter que
la plupart des
marins espéraient regagner la Russie après l'évacuation
de la population.
Malheureusement,
dans les ouvrages historiques
il n'existe presque pas
d'informations
sur ces événements
et ceux qui les suivirent.

Les documents, les témoignages
et les souvenirs de
participants nous aideront
à combler les lacunes
de cette page de l'histoire russe.

Toute contribution
à l'histoire de l'escadre russe
après 1917
et de la colonie russe
installée à Bizerte
à partir de 1920
sera la bienvenue.
Vous pouvez contactez
Nikita Mandryka,
le responsable de ce site,
en lui envoyant un message :
contact

     






www.leconcombre.com

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