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PROLOGUE
...
Est-il permis, sans risquer la guillotine, de comparer les incomparables?
D'asseoir à une même table Satan et le Bon Dieu? De mettre
en balance les textes du Prince et des Evangiles? Cette chronique personnelle
se propose de relater le face à face acrobatique de deux écrits
a priori contradictoires.
... L'un, vieux de cinq siècles,
a été l'objet d'une entreprise de diabolisation systématique.
Et ses admirateurs même l'approchent encore aujourd'hui avec une
sorte de plaisir inquiet. Sentiments mélangés, énigmatiques
comment expliquer un tel désarroi?
... L'autre, beaucoup plus ancien, a subi
un traitement inverse. Manifestement prévu pour un usage quotidien,
sa sacralisation l'en a éloigné.
... N'étant ni croyant ni érudit, comment alors les lire
aujourd'hui? Peut-être en "honnête homme", friand
d'émotions intellectuelles mais allergique aux idées reçues.
Car les réputations sont coriaces! Celle faite au Prince le veut
insensible à la compassion alors que son sujet est l'homme et
sa faculté de dépassement face au destin. Les Evangiles,
eux, conçus pour éclairer les problèmes du jour,
restent confinés aux cours de catéchisme et aux exégèses
savantes.
...
Or, ces deux textes, dans leur souci d'aider l'homme qui accepte d'être
responsable de son prochain, me semblent non pas s'opposer, mais se
retrouver, peut-être même se compléter
CHAPITRE
PREMIER
Un
voyage qui vaut le détour
Quand
tu t'embarqueras pour Ithaque
Souhaite
que le chemin soit long
Constantin Cavafy " Ithaque "
...
Faut-il encore écrire sur Machiavel ? Après Kant, Spinoza,
Descartes et Diderot, après Voltaire, Rousseau, Hegel et Fichte,
après, en notre siècle, Mejnecke, Croce, Aron et Berlin,
Strauss, Maritain, Skinner; Lefort et tant d'autres, reste-t-il quelque
chose à dire? Si ce lecteur est reconnaissant au génial
Florentin d'avoir mis sa pensée à la portée de
tous, doit-il pour autant ajouter son hésitant commentaire à
ceux, tellement mieux inspirés, des plus grands? N'y a-t-il pas
là quelque indécence? Pourtant, cinq siècles après
leur conception, les textes de Machiavel fascinent, séduisent,
mais aussi déroutent: il y a un mystère Machiavel.
... Certes, le Florentin présente
une double spécificité qui à elle seule justifierait
un certain désarroi : y a-t-il eu jamais auteur si souvent cité
et si peu lu ? Y a-t-il eu, aussi, auteur dont la trace laissée
dans l'imaginaire populaire - la diabolique pensée machiavélique
- soit si éloignée de la réalité? Jamais,
par exemple, Machiavel n'a écrit ces mots que chacun lui attribue:
"La fin justifie les moyens."
... Que l'opinion générale
ait choisi de diaboliser le Florentin, appelé tour à tour,
"homme inspiré par le diable", "celui qui enseigne
le mal ", ou encore "le grand pervertisseur", et même
"le docteur de la scélératesse ", soit. Que
" machiavélique" soit un terme dont la signification
est dévoyée, soit. Mais cela ne constitue, au mieux, qu'une
curiosité de langage. Le mystère est ailleurs. S'arrêter
aux interprétations de ceux qui vilipendent Machiavel ne présente
que peu d'intérêt. C'est le trouble qu'il provoque chez
ses admirateurs les plus fervents qui est fascinant.
... Le propos de cette note n'est donc
pas de répondre aux plus grands. Mon interrogation se limite
à cette seule question : pourquoi ce trouble?
...
Grand lecteur du Florentin, Raymond Aron fait un éloge vibrant
de Machiavel qui "a eu le courage d'aller jusqu'au bout d'une logique
de l'action ", mais conclut sa célèbre analyse en
admettant qu'il reste des interrogations sans réponse ".
Aron est sans conteste admiratif, mais il est aussi - surtout -intrigué,
distant, d'une réserve élégante mais troublante.
Sa préface au Prince est étincelante. Il y décrit
comment Machiavel établit des lois scientifiques, empiriques
et non morales. Mais c'est sur un incontestable désarroi - qui
nous touche, venant d'un homme de la dimension d'Aron - que débouche
son analyse: "Peut-être est-il impossible de s'y opposer.
Mais il n'est pas facile non plus d'y souscrire ", nous dit-il.
Le Prince lui échappe. Edmond Barincou, dans sa remarquable préface,
marque aussi sa perplexité, ne se résout pas à
trancher: il appartiendra au lecteur de décider" Si l'oeuvre
de Machiavel est un "bréviaire de la tyrannie" ou un
simple " remède de cheval", ce pour quoi Barincou serait
"tenté de plaider". Tenté... Plaider pour le
Florentin relèverait-il du péché? Que veut dire
Barincou? Quelques années plus tôt, Meinecke exprimait
son trouble, reconnaissant en Machiavel le père de la "Raison
d'Etat", mais comparant son oeuvre à un "poignard plongé
dans le corps politique de l'Occident "... On ne saurait émettre
avis plus tranché... Le prodigieux Isaiah Berlin fera sienne
la fameuse conclusion de Benedetto Croce: " Una questione che
forse non si decidera mai: La questione del Machiavelli ",
et recensera, au fil des siècles, pas moins de vingt interprétations
majeures et... contradictoires! Bref, bien du beau monde semble admirer
le Florentin, mais à cette admiration se mêlent toujours
trois gouttes de désarroi qui suffisent, comme le soupçon
de lait dans la tasse de thé, à dominer la coloration
de leur pensée. Et pour ce qui est de la tasse de thé,
aucun de ces bien troublés commentateurs ne souhaiterait être
aperçu en train d'en prendre une en compagnie de Machiavel: gageons
que s'il existe un paradis des philosophes, ce dernier doit s'y sentir
bien seul.
... D'où vient donc ce mystère?
Et revient-il au simple lecteur qui tient ici la plume de se hasarder
dans la bien audacieuse entreprise consistant à le percer? Cette
question mérite une explication à caractère personnel:
j'ai eu beau faire des études, lire les classiques, apprendre
l'analyse et la réflexion logique, les mathématiques,
la physique, l'économie, atteindre une cinquantaine de bien lisse
apparence, mon problème est toujours le même: comment voir
les choses en face? Comment ne pas me leurrer lorsque la réalité
m'est favorable? Comment affronter cette réalité sans
louvoyer quand elle m'est contraire? Si l'analyse est difficile, l'action
l'est plus encore : Tra il dire e il fare c'e il mare, dit l'adage
(*).
(*)
Traduction littérale: entre le dire et le faire, il y a la mer.
Familèrement: il est plus facile de dire que de faire
La suite de ce texte dans
"Le Mystère Machiavel"
de METIN ARDITI
© Editions ZOE/Collection Cactus
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METIN ARDITI
vit à Genève et a déjà
publié un ouvrage
sur La Fontaine,
Mon cher Jean.
De la cigale à la fracture sociale.
© EDITIONS ZOE
Collection Cactus
Sur
le Web :
LES
EDITONS ZOE
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