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Préliminaires
....Quelque chose devrait nous faire trembler,
la passion de vivre sous l'empire des définitions et de subvertir
la science en la mettant au service de la cause la plus obscure, qui
est aussi la plus vitale: la volonté d'ignorer. Alors
qu'explosent (j'use d'un vocabulaire en usage) les technologies gestionnaires
ultramodernes, nourries de science et de scientisme, je me risque à
poser la question: qu'est-ce que le système industriel?
....J'y réponds: qu'en savons-nous?
Des lambeaux de pensée, des formulations académiques,
des doctrines idéales et même l'indifférence peuvent
faire l'affaire. On peut toujours meubler le discours, prétendre
aux théories incassables, tenir des propos empruntés.
Au fond, nous n'en savons rien.
....Le
système industriel est d'abord et avant tout ressenti.
....L'humanité doit assumer l'industrie
comme une suite, suite aux accidents de la pensée et du langage
dans l'histoire. L'industrie est un fait d'évolution, lié
au développement accidentel de la vie, dans un certain contexte
lui-même accidentel que nous appelons par exemple la culture romano-chrétienne,
faute de nous interroger plus intelligemment, c'est-à-dire un
peu plus librement.
....Le système industriel est géré
scientifiquement - du moins le croit-on - sans pour autant que la question
de savoir ce qu'il est nous bouleverse. Néanmoins, cette question-là
est bouleversante. Ce qui en a été dit, fût-ce par
un Heidegger, laisse impavide le petit monde des spécialistes
des petites idées, l'armée de métier des spécialistes
en gestion. L'industrie est un système guerrier, qui gère
l'humanité au nom d'une science religieuse.
....Remuer l'énigme est ici nécessaire,
parce que, selon cette perspective, nous ne pouvons que ressentir. Je
vous prie de réfléchir aux deux anecdotes suivantes:
....En 1982, vous pouviez acheter en Iran
une montre, de fabrication suisse, munie d'un gadget; si vous regardez
le cadran sous un certain angle, le visage de l'Imam Khomeiny apparaît;
par-dessus le marché, la trotteuse de cette montre représente
une goutte de sang.
....Seconde anecdote: l'entreprise de publicité
Robert & Partners s'offre à ses clients, en 1982, par cette maxime:
" Faites de votre produit une Vérité Vedette Vérifiée
" (hebdomadaire Annonceurs-Agences-Media Stratégies,
n° 345).

1.
Le Roi des Rois gouverne les Rois (Rex Regum Reges Regit), emblème
extrait de J. Bornitius, Emblematum Ethico-Politico-rum, 1664.
....La montre iranienne n'est pas plus
extraordinaire que le presse-papier de luxe " Buste-de-Jésus-couronné-d'épines
" vendu naguère par milliers d'exemplaires aux prêtres
ou bourgeois catholiques. La théorie (sic) Vérité
Vedette Vérifiée n'est pas moins fondée à
s'adresser au regard que la doctrine du Saint-Siège en matière
de show pontifical, la firme définissant ainsi son troisième
terme: " Vérifiée, pour s'assurer que la totalité
du spectacle est au service de la Vérité. "
....Théoriser de telles anecdotes
signifie les écraser, c'est-à-dire liquider la question.
La théorie du marché fait partie de nos manières
enveloppées pour parler des enjeux de reproduction de l'humanité
à l'occasion des stratégies économiques. Ignorer
ces enjeux et l'Autre scène qui rend possibles la domination,
l'esclavage et la bienfaisance à travers l'économie et
ses statuts de pouvoir, c'est vouloir ignorer la constitution inconsciente
de la pensée et du langage, l'érotisme qui fonde la légitimité
du politique, la dimension d'affrontement meurtrier que doivent intégrer
en permanence les relations internationales. Il n'y aura pas désormais
d'anthropologie moderne qui n'ait à triturer l'affaire de l'Autre
Scène - je reprends ce terme freudien -` une affaire de haute
complexité.
....S'il s'agit aussi d'inconscient, du
même coup la question poétique est posée. Notez
comme, en Occident, sont massacrées les masses par le discours:
froidement. Les sciences dites humaines et sociales traitent de l'humanité
froidement. Les textes, qui réglementent la société
civile promise à l'autogestion et à la gestion par télécommande,
suivent un rythme ancestral d'élimination progressive, mais systématique,
de la référence poétique. Tout ce qui est poétique
est témoin de l'imparlable. A ce titre, il est repoussé,
refoulé, géré dans des organisations de réserve
culturelle. Le système industriel a hérité du Tractatus
Universi Juris (1), non pas d'une Bibliothèque des Nuages
aux Sept Etiquettes. Comparez les codifications juridiques européennes,
avatars du droit romano-canonique dont je vais vous parler, aux collections
chinoises du Tao que publie mon ami K. Schipper, et vous sentirez la
différence. J'insiste: vous la sentirez. Apprenez à penser
en parlant un peu moins.
....Nous avons à travailler les
grandes évidences sociales au point précis où nous
les découvrons tenues à l'écart des comptabilités
scientifiques actuelles. Les sciences sociales et humaines sont construites
sur les ruines des célébrations humaines et sociales,
de discours cérémoniels ayant pour fonction de dire l'imparlable.
Or, le point de défaillance des comptables peut être repéré:
dans des textes. Ces textes, quelle que soit leur facture (scientifique
ou non), sont ceux de l'espace fabuleux par lequel transite nécessairement
toute la production des messages ayant à gérer le gouvernement
social. Ils constituent le passage dogmatique de ce que nous nommons
le social, passage où confluent et refluent sans cesse toutes
les manoeuvres par lesquelles un pouvoir se déclare. Il n'y
a pas d'autre définition du dogmatisme élémentaire.
....La publicité
aujourd'hui a parfaitement saisi le sens de ces manoeuvres: représenter
la Vérité. Reprenons la formulation de la firme Robert
& Partner: " Vérité, parce qu'il n'y a que la vérité
qui touche. " Puis, celle-ci: " Vedette, parce que la vérité
touche plus fortement lorsqu'elle est spectaculaire. " Sans le
savoir, la publicité tombe dans le panneau des merveilles scolastiques
de l'Occident; c'est le juridisme classique qu'elle nous vend. Nous
sommes dans la reproduction de la structure.
....La fonction dogmatique, en chaque société,
consiste à véhiculer la Vérité, à
manoeuvrer savamment le pouvoir jusqu'à ce qu'il parle et dise
la vérité. A cet étage des choses humaines, le
pouvoir ne peut dire que la vérité. En d'autres termes,
nous entrons dans l'absurdité, mais dans l'absurdité la
plus constructive, du fait qu'un réglage social s'ensuit. Le
dogmatisme consiste à faire comme si le pouvoir existait, comme
s'il était un corps muni d'une bouche, et comme si, partant d'une
telle fiction, cet être-là parlait pour produire le seul
effet attendu: dire la vérité. Ce travail pour généraliser
l'illusion, l'entretenir ou en réparer les pannes, est à
l'oeuvre en chaque système d'organisation, en chaque parcelle
d'institution, car partout la légalité fonctionne non
pas pour faire marcher seulement, mais comme discours devant reproduire
théâtralement la vérité. De là son
accompagnement d'esthétique. La fonction dogmatique est aménagée
et stylisée.

3.
Par la parole et les signes Dieu est efficace (Verbo et Signis Efficax
Deus), emblème extrait de J. Bornitius, op. cit.
....J'ai prononcé le mot légalité.
Il est ici essentiel. Il signale la différence entre un État
et Dracula. J'y reviendrai, mais notez que nous entrons dans la zone
des fables et des monstres. Il y a monstre et monstre: Léviathan
et Dracula ne sont pas du tout les mêmes monstres.
....Enfin, j'insiste sur ceci: à
la base des sciences gestionnaires, sociales et autres, est inscrit
le racisme, un racisme indéracinable parce qu'il est méconnu.
Pensez à l'anecdote de la montre avec sa trotteuse goutte-de-sang;
mais pensez aussi à la croix-du-crucifié, objet du bazar
chrétien de l'élégance féminine. Une
légalité pour fonctionner suppose la communication sociale
dans la méconnaissance. Le système industriel n'a
pas de justification, simplement il s'impose et se développe
en tant que système de reproduction dans l'humanité, c'est-à-dire
sur la base d'une Vérité proclamée. Seulement,
cette Vérité nous l'ignorons, elle fonctionne sans être
sue. Si nous réfléchissons à l'expansion industrielle,
nous constatons une méconnaissance à l'état pur:
vendre une usine clés en mains aux régions dites du tiers-monde,
c'est vendre aussi une pensée clés en mains, c'est-à-dire
non seulement les techniques de gestion ou le mode d'emploi, mais l'échafaudage
fantasmatique sans lequel il n'y aurait en Occident ni technique ni
pensée. Le tiers-monde, dit-on, n'a pas le choix: il doit tout
prendre ou disparaître, c'est-à-dire s'industrialiser en
troquant son système de méconnaissance contre un autre.
Les spécialistes en gestion escamotent totalement cet enjeu guerrier
où ils auraient à reconnaître leurs propres fondations
mythologiques.
(1) Il s'agit d'une vaste entreprise d'édition commencée
sous Grégoire XIII, qui aboutit à la publication de textes
(Venise, à partir de 1584).
La suite de ce texte dans
" L'EMPIRE
DE LA VÉRITÉ
"
de PIERRE LEGENDRE
© Librairie Arthème Fayard
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