RENÉ CHATEAU ET CLAUDE GUILLOT
Sérial Movies et Bandes dessinées

 

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JACK KIRBY JOE SIMON

 

Interview enregistrée à New York au mois de Mars 1984
copyright © Doug Headline

... - Jack! Qu'est-ce tu fais là ?
... - Mais... Je gomme les crayonnés sur ma planche, Joe...
... - Ne perds pas de temps à gommer ! Pendant que tu gommes, tu perds de l'argent !

Joe Simon à Jack Kirby, 194?...

... Pendant plus de quinze ans, un duo impérial imposa sa marque sur le monde du comic-book américain : Simon & Kirby. Créateurs d'innombrables super-héros, ils aidèrent à définir les règles de base de ces personnages. Leur style détermina celui de leurs collègues pendant trente ans : une influence inégalée dans les annales des comics. Après Simon & Kirby, aucun artiste ne dessine plus son héros de la même façon, ni ne raconte son histoire comme avant. Technique de découpage cinématographique, actions brèves et frappantes, dynamique de l'anatomie ils ont tout mis au point.

Parmi leurs créations Captain America, symbole du patriotisme anti-nazi et digne rival de Superman ; The Vision, spectre venu d'outre-tombe ; Red Raven, le corbeau rouge et ses ailes vengeresses ; The Destroyer, Boy Commandos, Newsboy Legion, The Guardian, Captain Marvel, des douzaines d'autres, créés pour DC et Timely (qui deviendrait Marvel Comics Group) à l'aube des années 40.

Puis après la guerre, ce seront encore d'autres personnages pour Prize ou Harvey Comics souvent groupes de gamins ou héros de westerns (Boys Ranch, Bullseye) mais aussi super héros (Stuntman, Fighting American), histoires policières (Justice traps the Guilty, Police Trap, Headline Comics) et même premières histoires d'horreur et de mystère lancées sur le marché des comics (Black Cat, Black Magic).

Lorsque le tandem se sépare à la fin des années 50, il y a encore de beaux jours à l'horizon : Kirby n'a pas même commencé de créer les grands super héros Marvel (L'Araignée, les Fantastiques, Thor, Hulk, le Surfer d'Argent, etc...).

Mais revenons-en aux années 40, où S & K faisaient la fortune de DC Comics, pour qui furent produites ces aventures de Sandman et de Manhunter, sa bande d'accompagnement.

Ecoutons Joe Simon qui se souvient de cette époque...

- A quand remonte votre première rencontre avec Jack Kirby?

- Jack Kirby travaillait pour Fox Publications en 1939 et moi je suis arrivé là-bas pour y être "editor". Jack faisait tout là-bas : il gommait les pages, retouchait des dessins, et dessinait un strip appelé Blue Beetle. Il gagnait 15 dollars la semaine. Jack venait d'une famille très pauvre du Lower East Side. Moi, j'avais apporté avec moi des exemples de mon travail que j'avais fait en freelance et après les heures de bureau je conti- nuais à travailler chez moi sur ces bandes destinées à d'autres éditeurs : Blue Bol, des westerns, des histoires policières. Jack avait besoin de boulot supplémentaire, et moi j'en avais trop. Alors nous avons loué un petit bureau sur la 45e Rue et nous allions là-bas le soir après le bureau et pendant les week- ends, et nous faisions du travail en freelance. Jack avait 17 ou 18 ans, et moi je n'étais dans ce métier que depuis deux ans.

- Entre vous ça a tout de suite bien fonctionné?

- Oh oui ! A notre premier dîner ensemble, Jack a commandé quatre desserts, et voilà, c'était parti... Oh nous étions très proches à cette époque, et pendant de nombreuses années par la suite. Nous avions une bonne méthode de travail qui nous permettait de produire rapidement : nous n'étions pas intéressés par le côté artistique de la bande dessinée, nous cherchions surtout à gagner de l'argent. Et nous réussissions plutôt bien dans cette voie-là... Dans notre petit bureau, nous étions à nous deux comme une usine : nous faisions nos propres scénarios, les écrivions nous-mêmes directement sur les planches. Le plus souvent, je dessinais très vaguement les cases, puis Jack crayonnait les dessins pour de bon, et nous nous répartissions l'encrage selon les occasions, et je me chargeais du lettrage (c'était horrible !). Notre travail avait pas mal d'impact à l'époque. Aujourd'hui les comics ne ressemblent plus qu'à des leçons de dessin. Mais dans les années 40, ils étaient plus épais (64 pages) et on pouvait développer une véritable histoire!

- Préfériez-vous écrire ou dessiner?

- En fait je ne préférais rien du tout. Ça ne m'amusait pas tant que ça, c'est un boulot pénible. Mais ça payait bien. Au bout d'un moment, comme les titres que nous faisions tous les deux semblaient mieux marcher que la plupart des autres, on nous payait deux fois ce que nos concurrents touchaient. A cette époque la majeure partie des gens travaillaient pour des studios comme Eisner et Iger, ou Chesler, studios qui eux aussi gagnaient leur vie là-dessus. Les éditeurs, comme la plupart des gens, ne connaissaient rien aux comics. Alors les agences avaient au moins l'avantage de pouvoir combiner divers talents pour en tirer un produit fini valable. Kirby et moi, en plus de travailler en studio pour Fox, nous gagnions davantage grâce à notre boulot supplémentaire, qui était nettement plus lucratif en fait. Mais Fox n'était pas un "vrai" studio : nous ne faisions presque qu'acheter le travail de dessinateurs freelance. Il y avait seulement des gens comme Jack pour faire du lettrage ou de la retouche.

- Parlez-nous un peu de l'ambiance dans laquelle vous travailliez a cette époque.

- C'était plutôt sympathique. Quand il y avait un boulot très urgent à finir pour le lendemain, nous avions un petit lit qui se repliait dans le mur et nous dormions à tour de rôle jusqu'à ce que tout soit terminé. Il y avait à cette période des problèmes de délais aussi aigus qu'aujourd'hui. Si un éditeur avait l'idée d'un nouveau titre, il le lui fallait tout de suite, dans les deux jours ! Alors c'était plutôt pratique pour eux de nous avoir sous la main. Je me rappelle quand Jack et moi avons dû partir pour l'armée au moment de la guerre. Nous faisions Boy Commandos pour DC et ils nous ont demandé de dessiner assez d'histoires pour qu'ils aient un an d'avance pour leur publication, pendant que nous serions au service. Alors nous avons mis en route une véritable chaîne de montage, dans notre studio de Tudor City: nous faisions le script à même la planche, puis les crayonnés, puis des encreurs et des lettreurs assuraient la suite du boulot. N'importe qui capable de fournir le genre de travail qui nous convenait se retrouvait embauché. Nous tenions surtout à préserver la qualité de nos scénarios, probablement plus que nos collègues. C'est peut-être ça qui nous a valu de connaître davantage de succès que nos "rivaux" et de créer un grand "hit" après l'autre.

- Comment êtes-vous entrés chez Timely et que s'y est-il passé?

- Je travaillais pour Martin Goodman, le boss de Timely-Marvel. A travers lui, je faisais une bande appelée Silver Streak pour un de ses amis, Arthur Bernhardt qui éditait lui aussi des comics. Et puis Martin a commencé âme faire travailler directement pour lui avec Fiery Mask et d'autres trucs comme ça et sur des titres comme Sub-Mariner, et Human Flash... Euh, non, Human Flame... Fiery Torch... ah, ça y est, Human Torch, la torche humaine ! Et j'étais donc rédacteur pour ces magazines, et je m'occupais aussi de ses magazines policiers, je surveillais tout ça, je faisais des esquisses, des crayonnés, etc... Au départ je faisais tout ce travail "prêté" par une agence, Funnies Incorporated, et puis Martin m'a offert un salaire nettement meilleur pour que je vienne travailler directement chez lui. Et j'ai fini par m'occuper de tous ses magazines! Pendant ce temps, je travaillais toujours avec Kirby, et nous avons eu l'idée de Captain America. Alors nous avons créé le personnage dans notre propre studio et l'avons apporté là-bas et Kirby est rentré dans la compagnie.

- Quelles étaient vos motivations lors de la création de Captain America, en 1941?

- Eh bien, nous étions en guerre. Et une des bandes qui marchait le mieux était Batman, avec sa galerie de super-villains très colorés et amusants comme le Joker, le Penguin. Et nous pensions qu'une bonne façon de les surpasser, c'était de créer un meilleur méchant ! Et le pire méchant qui m'est venu à l'idée, c'était Adolf Hitler ! Alors nous l'avons mis sur la première couverture et nous l'avons gardé comme vilain dans la plupart des numéros du début. Nous le ridiculisions tout le temps. Et Captain America, qui n'était pas Si brillant que ça à sa naissance, pas Si différent des autres héros, s'est retrouvé un énorme succès en grande partie grâce à l'emploi d'un personnage réel, Hitler, comme méchant, plutôt que d'une menace fictive. Tant que nous nous en occupions, Captain America épuisait ses tirages, et marchait mieux que Batman ou Superman. A l'époque, les gros succès du comics vendaient un million d'exemplaires par mois, pas comme aujourd'hui. Il y avait bien sur beaucoup d'échecs, la plupart en fait, mais ceux qui avaient du succès marchaient vraiment très fort!

- Vous avez créé un nombre énorme de héros pour Timely à ce moment-là. Qu'est-ce qui vous rendait si prolifiques?

- On essayait de s'occuper...

- Et quelle a été la raison de votre départ pour DC peu après?

- L'argent ! Ils nous ont proposé deux fois plus ! Et quand on est arrivé chez eux, ils ne savaient pas quoi faire de nous. Ils ont commencé par nous donner deux ou trois personnages plutôt mauvais qu'ils avaient au fond des tiroirs. Leur première erreur a été d'essayer de nous pousser à conti- nuer leurs mauvaises séries dans le style qu'ils avaient déjà établi. Nous avons un peu râlé et on a fini par reprendre Sand- man et le changer entièrement, puis créer Manhunter. Ces hé- ros, qui paraissaient dans Adventure Comics, se vendaient Si bien que DC a commencé à mettre nos noms sur les couvertures des comics. C'était la première fois que ça se faisait. Ensuite nous avons fait Boy Commandos, un autre gros succès. A l'époque DC était le géant du marché, personne ne pouvait pré- tendre lui faire de véritable concurrence. Il y avait Dell qui tenait le marché des bandes dessinées pour enfants, avec les personnages de Walt Disney et des autres dessins animés. Et il y avait DC qui avait tout le reste! Les autres étaient tous loin derrière, même les meilleurs titres de chez Timely.

- Combien de temps êtes-vous restés chez DC?

- Trois ou quatre ans. Ensuite Jack est parti dans l'armée et moi dans les garde-côtes. Nous y sommes restés presque trois ans et demi. Quand nous sommes revenus, nous nous sommes installés chez Harvey, où nous avions un contrat qui nous don- nait une part des bénéfices de la compagnie. Mais la situation avait changé : pendant la guerre, tout se vendait à cause du rationnement du papier, qui manquait. Les militaires avaient du temps libre et consommaient donc pratiquement la moindre page imprimée qui était publiée. A la fin de la guerre, le rationnement terminé, tout le monde se mit à fabriquer des comics. Des centaines de nouveaux comics apparurent dans les kiosques, car ça semblait impossible de perdre de l'argent dans ce business-là ! Et les "newsstands" se retrouvèrent tellement inondés de magazines que les kiosquiers commencèrent à ren- voyer les comics sans même ouvrir les paquets qu'ils recevaient, ou mettre ces journaux en vente. Les éditeurs les avaient fabriqués, édités, distribués, et n'arrivaient pas même à les faire mettre en kiosque. A cette époque, les éditeurs de comics étaient aussi très peu inventifs. Si quelqu'un inventait un titre qui marchait bien, comme par exemple notre Young Romance, le premier comics d'histoires d'amour, un énorme succès, des douzaines d'imitations très faibles apparaissaient sur le marché. Mais en général les magazines qui étaient à l'origine de ces modes survivaient toujours à leurs imitations. De toute façon, ce n'était pas nous qui avions inventé les super héros et nous avons pourtant bien profité de Batman et Superman quand nous avons créé les notres. C'est une des lois du business, cette imitation réciproque...

- Quel est votre sentiment sur l'évolution actuelle du marché ?

- Les comics d'aujourd'hui me paraissent plutôt décevants. Ils ne se préoccupent plus de faire passer un bon moment au lecteur en racontant une bonne histoire, mais représenter un dessin aussi parfait et académique que possible. A mon époque, peu importait que le trait soit si clair que ça ! Ce qui comptait, c'était de faire des comics intéressants, des histoires excitantes. Je me souviens des premiers jours où Mort Meskin était venu travailler pour Kirby et moi. Je l'ai trouvé un matin en train de se casser la tête sur un dessin. Sur la main d'un de ses personnages, je crois bien. Il reprenait interminablement son dessin mais n'arrivait pas à être content de lui. "Ne t'occupe pas du dessin tant que ça, Mort !" lui ai-je dit ! tout le monde s'en fiche ! Raconte simplement ton histoire, et fais-le de la façon la plus intéressante !" Et il s'est mis à dessiner comme un fou, à produire des pages et des pages, des choses très réussies. Et il m'a dit "Tu sais, je n'avais jamais pensé aux choses comme ça ! C'est tout simplement merveilleux!"...

Interview enregistrée à New York au mois de Mars 1984

Doug Headline © 1984

 


 

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© René Chourave et Robert Concombre 2003

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Voir aussi : Robert Benayoun COMICS ET CINéMA un flirt perpétuel


Préface enregistrée à New York au mois de Mars 1984
copyright Doug Headline

pour

Kirby/Simon

Le Justicier des Rêves
SANDMAN
publié par
XANADU/© Les Humanoïdes Associés
1984

 

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